MES TOURNANTS ROVIGO

 

« Ainsi que les pluies d’hiver nous apprennent, dans les silences d’une intime grâce, l’univers de nos chambres,
nous avons été conduits par le temps de la guerre à mieux connaître nos biens ultimes. »

Max Pol FOUCHET

Mes Tournants Rovigo
Album : Mes Tournants Rovigo

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Mes Tournants Rovigo commencent très loin.

Bien avant d’être amputés de leur première partie, devenue rues Dumont d’Urville et rue Henri Martin, ils étaient déjà les Tournants Rovigo.

C’est au square Bresson que commence vraiment l’incroyable serpentin de virages plus ou moins aigus qui de cette place aux petits ânes emmènera haut, très haut, vers le large boulevard de la rampe Vallée, plus loin vers El-Biar.

Dans ce long parcours chaque virage frôlera de plus ou moins près la Casbah sur sa droite, traçant ainsi une ligne sinueuse, du port d’Alger au point le plus bas, jusqu’à Barberousse au plus haut.

Le square Bresson ne voit jamais la lumière du soleil : les arbres serrés sont extrêmement touffus et à feuilles persistantes. Il fait bon, même aux plus étouffantes chaleurs, ce qui doit bien soulager les petits ânes qui semblent tourner depuis toujours.

La rue Bab-Azoun est là toute proche, mais elle annonce un autre monde qui n’est pas celui des Tournants : la place du Gouvernement, Bab-el-Oued…

L’Opéra, face au square, dit tous les souvenirs, toutes les voix qui flottent dans notre mémoire, toutes les étapes qui marquent notre jeunesse, de la salle aux coulisses où l’on attend anxieux les résultats d’un concours que le Directeur du Conservatoire annoncera, solennel, depuis le premier balcon.

Les voix, elles, demeurent plus que les visages : à jamais « les clochettes » de Lakmé resteront le cristal pur de Mado Robin prolongeant la note finale de son grand air d’une façon qui nous semble infinie.

Le public algérois est à ce point enthousiaste, que les plus grands de l’époque aiment l’affronter. Certaines voix se retrouvent ainsi de saison en saison : René Bianco, superbe baryton, terrible Scarpia, bouleversant Rigoletto.

Fabuleux César Vezzani nous revenant chaque année avec sa puissante voix de ténor, large, généreuse : le grand air de Samson et Dalila, « Vois ma misère hélas, Seigneur, vois ma détresse » arrachait nos larmes, cependant que Vezzani esclave, tournait la noria à laquelle il était attaché par la perfidie d’une somptueuse Dalila – Simone Couderc –

Vezzani, incorrigible séducteur et homme élégant, montait les Tournants Rovigo pour saluer « Raphaël, le tailleur des artistes, l’artiste des tailleurs », dont il était l’ami, mais certainement aussi pour retrouver quelque conquête, car il avait, en toutes saisons un bouquet de roses à la main.

Et puis le couple Monique Florence – Georges Bouvier, terrible à la ville comme à la scène, et inégalable dans ce mélo qu’est « le Chemineau ».

Bien des années après leurs exploits je retrouverai dans les couloirs du Conservatoire de Bordeaux ma nouvelle collègue, Monique Florence nommée professeur de chant, surprise alors de m’entendre évoquer ces années lointaines et heureuses de sa carrière.

Un beau jour celui qui devait devenir mon beau-frère Félix Giband, après une belle carrière à la Monnaie de Bruxelles, fit une prise de rôle remarquée dans le Méphisto de Faust. Il fut parfait, sautant avec légèreté, malgré un poids déjà respectable, sur la table d’où il allait nous impressionner par sa voix de basse noble dans un « Veau d’or » qui est toujours debout. Las ! Le ténor Guy Fouché après une jolie carrière internationale avait beaucoup pris de poids, mais vraiment beaucoup ! A ce point que ses déplacements en scène étaient quasiment impossibles, et c’est assis, et bien décidé à le rester qu’il tenta de séduire Marguerite.  Heureuse époque !

Heureuse époque oui, où un pâtissier d’Alger, Pierre Portelli fut à ce point amateur de belles voix qu’il prit la Direction de l’Opéra après la guerre pour la conserver jusqu’à l’Indépendance, nous proposant les plus belles voix internationales. Nous lui devons cela.

Tout à côté de l’Opéra le Tantonville brasserie sélecte où se retrouvent les artistes après spectacle et un Alger un peu mondain.

Et les Tournants Rovigo dans tout cela ? Eh bien ils commencent là, par la rue Dumont d’Urville, cette usurpatrice qui s’incurve par un long virage à droite.

Un bel immeuble hausmannien, sur la gauche, renferme une salle de répétition de danse : le studio Darmen, que va utiliser la jeune télévision algéroise dès ses débuts en 1958.

Ce studio Darmen connaît aussitôt une activité intense. D’une grande utilité, il permet aux différents acteurs de répéter en centre ville, sans se rendre au lointain immeuble télé du boulevard Bru.

Albert Dagnant réalise les lyriques. Belle voix de basse il avait, avant 1958, fait une honorable carrière de chanteur d’Opéra. Il dirigera tous les lyriques, Opéras et Opérettes, de Mozart à Christiné. Durant ces répétitions au studio Darmen, une adolescente, dans un coin de la salle observe les indications données par son père : bel apprentissage pour celle qui deviendra Josée Dayan.

Le studio Darmen jouxte l’église Saint Augustin dans laquelle le mercredi des Cendres du 15 février 1961 je dirai « La prière du vœu de Willette », pour les artistes qui mourront dans l’année.

Tout à côté de l’église, la maison Colin, concessionnaire d’appareils électriques a organisé en 1926 les premières émissions radiophoniques, le tout début de ce qui deviendra Radio-Alger, puis France V.

Sur ce même trottoir à quelques mètres la librairie Soubiron, établissement très vaste, tout en longueur, spécialisé dans les livres scolaires, et à ce titre en relation avec les écoles d’Alger. L’école Dordor me demandera, ancien élève, d’animer une section théâtre en 1958-59, et ne pouvant me rétribuer en espèces, me proposera une dotation de livres de mon choix à prendre chez Soubiron. Cinquante ans après, le Molière relié de chez Garnier, et le Ronsard de luxe de chez Brocéliande, sont toujours près de moi.

La rue Dumont d’Urville prend fin avec Soubiron. Trois choix s’offrent alors : plonger dans la rue de Tanger qui longe Soubiron, saluer au passage mon oncle Eugène, ébéniste de talent, auquel on doit les beaux comptoirs de luxe d’Alger comme celui du Casino, ou aller buter contre la façade des Beaux-Arts à la toute fin de la rue de Tanger.

Les Beaux-Arts : on y enseigne musique, danse et diction. Un très brave homme, Monsieur Santoni, à l’effrayant strabisme, contrôle les entrées. Monsieur Santoni  filtre, mais il conseille aussi. S’il y a deux classes, de diction par exemple, Monsieur Santoni recommandera vivement aux parents telle classe plutôt que telle autre – par sympathie spontanée tout simplement.

Il saura habilement me guider vers la bonne classe, à l’entrée, et des années plus tard, nommé professeur je sus m’en faire un ami : ma classe s’étoffa assez rapidement, non par mon talent, mais par ses conseils judicieux…aux parents !

Au carrefour Dumont d’Urville : autre choix possible : la rue d’Isly – qui est son prolongement – mais ce serait une autre histoire, une autre vie. Restons dans nos Tournants. La rue Dumont d’Urville se continue par la rue Henri Martin par un virage assez marqué à droite.  Juste avant, sur la place qui distribue ce carrefour se trouve une brasserie d’excellente qualité, très  fréquentée dans les années 50-60.

Une belle histoire, apocryphe peut-être, mais belle cependant comme le sont surtout celles qui sont apocryphes, accompagne le souvenir de ce lieu très couru d’Alger. Cette brasserie  est un jour l’objet d’une dénonciation, probablement, et voit arriver les inspecteurs du Fisc. Ces messieurs comptent et recomptent, épluchent, vérifient : rien. Un inspecteur du Fisc n’abandonne jamais ! Accablés, ils persistent courageusement. Quand tout à coup l’idée vient à l’un de ces messieurs : comparer le nombre de repas servis au nombre de serviettes utilisées. Le nombre de serviettes étant dans une proportion largement supérieure au nombre de repas, la cause était entendue. Mais la belle brasserie  a survécu bien au-delà de ces misérables comptes de serviettes et torchons.

Tout au début de la rue Henri Martin, à gauche, « Le Petit Duc », magasin de lingerie, de vêtements, de tissus où des générations de mamans ont acheté leurs chemises de nuit en pilou ou nos tabliers noirs brodés d’un filet rouge à chaque rentrée d’octobre. La rue Henri Martin est assez courte. Dans un virage à gauche assez large elle va devenir enfin Tournants Rovigo, après avoir frôlé de très près l’arrière de l’Opéra où se trouvent les salles de répétition de danse, et les réserves de costumes.

Monsieur Robert est LE  costumier de l’Opéra d’Alger, mais pas seulement : Monsieur Robert a, par contrats, la concession d’une quinzaine de salles lyriques en Afrique du Nord, et en France. Dans d’immenses panières en osier partent régulièrement de ses cavernes d’Ali Baba des Cavalleria Rusticana, des Faust, ou des Filles de Madame Angot. Incroyable trésor de milliers de costumes, propriété de Monsieur Robert, et sur lesquels oeuvrent couturières et repasseuses.

Monsieur Robert, très enveloppé et suant beaucoup du fait de cet invraisemblable entassement de velours et brocards, est assis à l’entrée des réserves : il ne se lève jamais, il surveille !

Ali, jeune adolescent, à la culture costumière encyclopédique, ira chercher, à l’aide d’une échelle qui glisse le long des empilements de siècles de broderies le Louis XV que vous avez souhaité.

Un peu déçu à l’arrivée de la défroque aux manches trop longues, au col trop large, vous manifestez timidement quelques réserves : Monsieur Robert, alors, dans des indications historico-pédagogiques – qui laisseraient pantois « le tailleur » de Fernand Raynaud tant elles le dépassent de plusieurs centaines de dés à coudre, explique à l’élève (avec l’autorité péremptoire qui va de pair) pourquoi ce Louis XV est celui qui lui était destiné de tous temps –

Trois décennies plus tard à Bordeaux je distribue aux élèves de ma classe d’art dramatique les attestations de la Mairie leur permettant de retirer les ensembles qu’ils revêtiront le jour des concours de fin d’année. A leur mine un peu désappointée à leur retour je comprends qu’ils n’ont pas obtenu tout à fait ce qu’ils espéraient. Je les questionne, ils me montrent les reconnaissances de prêt qu’ils ont dû signer : Monsieur Robert !

Monsieur Robert est là, tout près, à Bordeaux, à quelques centaines de mètres du Conservatoire, au bord de la Garonne.

J’en pleurerais de bonheur –

Et j’affirme à mes élèves, péremptoire à mon tour, que ces Louis XV – là sont parfaitement authentiques et convenables !

Mais la rue Henri Martin s’achève et les Tournants commencent vraiment dans ce virage où des senteurs très fortes d’entrepôts de mûrisseries de bananes s’exhalent mêlées à celles des étalages de sardines et crevettes tout autour du grand marché de la Lyre distant de quelques mètres. Les immeubles sont hauts, quatre étages de style Second Empire. Ils filent vers le grouillant carrefour du Cadix.

Le Cadix où l’on hésite entre trois choix : dévaler la rue Mogador vers les escaliers de l’Olympia, qui côtoie le Casino. Mais ce serait aller vers le plateau d’Isly beau monde chic et toc.

Prendre plutôt la rue Dupuch pour retrouver l’Ecole Dordor et plus loin les Quatre Canons ?

Non, au Cadix faire une pause chez Monsieur Cassar, le droguiste. Dans un local pourtant peu spacieux, Monsieur Cassar a entassé, empilé, superposé des milliers d’objets en fer blanc à toutes les destinations possibles de râpage, broyage, et concassage, des centaines de produits de nettoyage, désinfectants et lubrifiants… Monsieur Cassar a une solution à tous nos problèmes ménagers, quels qu’ils soient ! Il est à lui seul le Bazar de l’Hôtel de Ville que nous n’avons pas.

Mais au  Carrefour du Cadix se présente le tournant à droite le plus aigu qui soit, à 360 degrés presque, une véritable épingle à cheveux : les trolleys bus des C.F.R.A. voient régulièrement sauter la perche qui les relie au courant électrique. Arrêt, et le pauvre contrôleur-vendeur de tickets, descend du véhicule, bataille longuement pour que la perche s’emboîte enfin dans la ligne d’alimentation.

Dans le même temps de longues charrettes à cheval montent les Tournants avec d’énormes chargements. Les chevaux peinent et glissent sur les pavés, les charretiers les fouettent durement. Le trolley repart, les chevaux s’emballent.

A l’angle aigu de ce redoutable virage un marchand de beignets : un petit rond de pâte travaillée à la main, jeté de loin dans l’huile brûlante, le beignet gorgé d’huile, servi dans un petit bout de papier : une inoubliable « madeleine » de ce temps perdu.

Les Tournants montent toujours : à gauche le magasin « La Coccinelle » : la joliesse et la modestie du nom disent bien que nos mères des derniers Tournants trouveront là ce qu’elles n’auront ni le temps ni les moyens d’aller se procurer au Petit Duc, ou aux lointaines Galeries de France d’Isly.

Une longue montée encore, la rue s’élargit, le soleil passe mieux entre les immeubles et c’est bientôt le square Montpensier.

Le square Montpensier un quartier, à lui tout seul.

Le cinéma d’abord, une grande salle aux fauteuils en bois, bruyants lorsqu’ils basculent. Ni ouvreuses, ni esquimaux Gervais mais un entracte après les actualités Pathé Cinéma, puis enfin Laurel et Hardy, Raimu, Ginette Leclerc : « La femme du boulanger », Stroheim, Fresnay : « La grande illusion », Pierre Blanchard : «Pontcarral Colonel d’Empire » ; puis Laurence Olivier, Viviane Leigh « Les hauts de Hurlevent », et puis et puis…  Que sont mes amis devenus  qui avec moi ont usé ces sièges ? Edmond dont le père est l’ébéniste du quartier, Mustapha passionné de foot : son père arbitre international l’amène aux matchs à Saint Eugène…

Montpensier frôle la Casbah au plus près, seule la vertigineuse descente d’escaliers du Boulevard Gambetta nous en sépare. L’école Gambetta à droite. De face barrant le boulevard dans toute sa largeur le toit gris à plusieurs pentes, très halles de Baltard, du marché de la Lyre qui masque le toit de l’Opéra tout proche. Au dessus, au loin la ligne bleue de la mer et du port d’où s’échappent ou reviennent  le Ville d’Oran, le Ville d’Alger, plus tard le Président de Cazalet, que le remorqueur Saint Louis guide autour des passes de la jetée.

Les jours de brouillard bas seule la sirène lancinante de l’Amirauté nous dira que la mer est là, tout près, « toujours recommencée ».

Square Montpensier autre marchand de beignets avant d’attaquer la montée des derniers Tournants, mais le tour de main et le jeté à l’huile n’égalent pas celui du Cadix…

Sur la place, face au square Montpensier et à son kiosque à musique, au bas des escaliers de la rue Duclaux qui escaladent le quartier suivant : une petite boutique verte très étroite tenue par un homme en gandourah blanche immaculée et d’une grande dignité : le seul marchand de tabac de ces virevoltants Tournants.

Lui faisant face deux cafés : le français : anisette et kémias. Le café maure : thé à la menthe et dominos. Les Tournants montent toujours, raides cette fois et de plus en plus larges : enfin la Cité Bisch !

Comme le Cadix, comme Montpensier, la Cité Bisch : un quartier, et un autre monde. Les deux populations se mélangent enfin, ou plutôt les quatre, italiens et espagnols étant nombreux dans toutes les petites rues ou impasses que distribue la serpentine rue Dupetit-Thouars, qui naît dans ce quartier populaire, mais a la prudence de s’arrêter au bas des quatre canons vers le numéro 100 pour ne pas agréger les quartiers chics, au loin, qui ne sont pas son monde…

Etre de la cité Bisch, en être, est une marque de reconnaissance à jamais, comme d’autres se revendiqueront de Bab-El-Oued ou de la rue Michelet.

Avant de quitter le quartier les dernières charrettes à cheval ont enfin gravi tous les Tournants et rejoignent les écuries de la petite rue Cavour, en passant au début de la rue François Villon devant la boulangerie où les deux très jolies filles Bérenguer servent au comptoir sous le regard de leur mère au chignon sévère.

Un large virage à droite : les immeubles des « Anciens Combattants », modernes, dominent Alger de leurs très hauts étages. Au pied des immeubles une épicerie mozabite : il en fallait une dans notre décor. Au sol de grands sacs de jute aux bords retournés : haricots blancs, pois chiches, fèves, et puis poivrons rouges, tomates, aubergines et courgettes. Et Barmett et ses frères. Mais est-ce Barmett ou est-ce son frère ?

Nous ne saurons jamais, car avec la traditionnelle rotation vers le M’zab de six mois en six mois, c’est peut être Barmett mais c’est peut-être aussi son frère tant ils se ressemblent et sont interchangeables. Mais comment faisaient-ils, l’un ou l’autre, pour que l’énorme motte de beurre sous sa cloche de verre ne fonde jamais dans ce magasin surchauffé ?

Un tournant, encore plus large, et c’est la pleine lumière au bas de la rampe des Zouaves. Etait-elle rude cette rampe, pour monter à Sainte-Croix le dimanche !

Les Tournants ne tournent plus : ils achèvent leur longue ascension au pied du boulevard de la Victoire. Montons le lentement une dernière fois : à gauche, sur une large bande caillouteuse de terre battue le plus invraisemblable déballage d’objets à jamais inutiles, de cartes postales aux baisers affectueux, de détritus et de squelettes de vie et de mémoires à jamais disparus et à jamais invendables. Et qui cependant trouveront un jour acquéreur. Un ou deux cercles se forment autour des conteurs aux transes savamment étudiées, assis sur un petit coin de tapis poussiéreux.

L’imposante silhouette de la prison civile que nous n’appellerons jamais que « Barberousse », se profile déjà tout en haut du boulevard. Le vendredi de longues files de femmes vêtues de leur haïk blanc se dirigent vers le cimetière d’El Kettar…

De loin nous parvient la musique du 9ème Zouave

qui répète vers les Quatre Canons :

« As-tu vu, la casquette, la casquette ? »

Non je ne l’ai pas vue, elle qui hante ma mémoire depuis longtemps. Seule la police peut être…

«  toujours pleine de malice, pan, pan »

a-t-elle une vague idée…

Des odeurs de café grillé dans des petits cylindres métalliques qui tournent inlassablement sur des kanounes de braises rouges…

Les derniers joueurs de crotales, venus du désert, ne nous effraieront plus par le bruit claquant de leurs immenses castagnettes et leurs yeux terrifiants rythmant leur danse derviche. Partis du square Bresson, eux aussi, toute cette journée de chaleur accablante ils ont dansé, tourné et effrayé, les enfants que nous étions dans ces tournants sans fin. Il y a longtemps que nos mères nous ont demandé de leur jeter les derniers sous…Avant qu’ils ne s’engouffrent dans les minuscules rues de la haute Casbah : rue d’Héliopolis, des Vandales, ou des Pythieuses…

 Et avec eux notre mémoire.

« Que sont mes amis devenus

Que j’avais de si près tenus

Et tant aimés ?

Le vent je crois me les a pris

L’amour est morte

Ce sont amis que vent emporte

Et il ventait devant ma porte

Les emporta »

Ruteboeuf

Publié dans : Mes Tournants Rovigo |le 28 février, 2010 |39 Commentaires »

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39 Commentaires Commenter.

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  1. le 13 décembre, 2015 à 9:10 Simonne Ducès écrit:

    Je viens de tomber par hasard sur votre blog
    Que de souvenirs sont remontés alors que je les croyais enfouis au plus profond de moi, voulant occulter cette partie de moi-même passée à Alger
    Je me suis rappelée que mes grands-parents maternels habitaient 20 tournants Rovigo !!!!
    je n’ai aucune photo malheureusement.
    Merci, merci encore pour votre blog que je vais suivre régulièrement

  2. le 18 décembre, 2015 à 20:52 André écrit:

    Merci pour votre message sensible évoquant ces Tournants que j’ai laissés moi aussi enfouis longtemps au plus profond de ma mémoire. Faut-il qu’ils aient été si importants pour nous pour ressurgir ainsi ? J’aurai toujours plaisir à prendre connaissance de vos commentaires.

  3. le 31 mars, 2016 à 16:22 REUS Paul écrit:

    Je suis retourné en 2013. Mon quartier et ma rue ex-armand mesplé a très peu changé, 50 ans après (!!). L’acceuil des jeunes Algérois fut très sympathique. La maison du n°8 a été agrandie et est restée très belle: mes parents auraient apprécié. Malgré tout j’ai cru être dans un rêve … éveillé. Mais je ne regrette pas. Merci pour vos commentaires,que j’ai lus avec plaisir.

  4. le 22 avril, 2016 à 19:46 André écrit:

    Pardon de répondre avec retard à votre message du fait d’une panne informatique.
    Oui ce fut une merveilleuse aventure – vous avez raison : ces acteurs là avaient du talent, et ne doivent pas être oubliés. C’est la raison pour laquelle j’ai mis en ligne sur ce blog les photos de l’ensemble de la Troupe, pour que leurs visages demeurent aussi
    au-delà de leurs voix.
    A. Limoges

  5. le 23 avril, 2016 à 10:58 André écrit:

    Je ne suis pas étonné de l’accueil que vous avez reçu dans ce qui fut “notre quartier de la Cité Bisch, et particulièrement dans votre chère rue Armand Mesplé, car j’ai eu les mêmes réactions amicales de tous les habitants que j’ai rencontrés rue Dupetit-Thouars lors d’un voyage il y a quelques années – Un seul regret – je n’ai plus retrouvé, rue Cavour, les grands attelages de chevaux qui rentraient le soir après avoir péniblement gravi les interminables Tournants Rovigo sous les cris et les encouragements de leurs charretiers ! Chacune de ces petites rues est chargée d’un de nos souvenirs !
    A. Limoges

  6. le 23 septembre, 2016 à 16:38 Garnier Gisèle écrit:

    Bonjour,

    je viens de découvrir votre blog(par mon frère), j’ai lu « les tournants » avec appétit,et je vous livre quelques souvenirs que j’ai écrits,voilà deux ans.
    j’ai fait un copié-collé(d’un document excell)donc les mises à la ligne sont hasardeuses,vous m’en excuserez.
    J’ai retrouvé dans votre récit beaucoup de lieux que nous avons connus ensemble,et dont j’ai gardé les même fidèles souvenirs.
    J’habitais au 3 puis au 1 rue Montpensier.

    Je me souviens…
    de ma rue

    De la rue de mon enfance,ce dont je me souviens,c’est du melting-pot,d’origines,et de religions des gens qui la peuplaient. Ils se côtoyaient joyeusement et paisiblement jusqu’à ces fameux »événements ».
    Pour rejoindre ma rue,trois chemins,trois issues. Le plus facile-quoi que!!?-ou les plus connus sont »les tournants Rovigo »,si bien nommés,car du bas jusque en haut,les virages ne manquaient pas,et pour y venir en voiture,seul celui-ci y menait.Le second,s’appelait »boulevard »,boulevard Gambetta,c’était une suite d’escaliers bordant des deux côtés,des placettes ombragées,de platanes ou mûriers,où nous aimions jouer.Le troisième chemin que nous n’empruntions guère,était une ruelle étroite et sombre,faite de grandes
    marches en plateaux,comme on en voit dans toutes les villes anciennes qui bordent la Méditerranée,que ce soit en Provence,en Italie ou en Grèce,de même en Algérie.
    Cette ruelle perçait la ville de bas en haut,et délimitait ce que l’on appelait la » Casbah »une ville dans la ville où ne vivaient que des « indigènes »arabo-musulmans.
    A l’instant où j’en parle,et où j’écris,je revois ma rue,comme un trait d’union entre les communautés, d’autant que, collée à cette ruelle de la casbah,il y avait deux grands bâtiments qui étaient:une école de garçons,dos à dos avec une école de filles,mon école.
    Là, se brassaient les enfants dont les parents,étaient de toutes
    origines:français,arabes,italiens,kabyles,espagnols,portugais,anglais restaient après le débarquement et de toutes
    religions:Chrétiens,musulmans,juifs,protestants ou même athées,sans religion peut-être.Toujours est-il,ce que je peux en dire, c’est que nous partagions toutes les fêtes:Noël,le ramadan,Pourrim et le Grand Pardon,les gâteaux et les jeux,et…les punitions aussi.
    Mais,la plus grande des punitions fût celle de nous avoir séparés,car nous formions ensemble la communauté à venir.Celle de l’échange et la compréhension mutuelle,quel que soit sa différence culturelle ou cultuel.
    Nous avions une enfance commune,des souvenirs communs,et… quels beaux souvenirs!!
    Dans ma rue il y avait,des femmes en blanc,voilées,dont un seul œil perçait.
    Mais parfois,il passait,telles des hirondelles,toutes de noir vêtues et aux cornettes blanches,celles que l’on appelait les »bonnes sœurs ».De rabbin en kippa,je ne m’en souviens pas.
    Mais ce dont je me souviens,c’est que, lorsque nous prenions la rue de la casbah,jusqu’en bas,descendions la rue de la lyre (celle que décrit Camus dans :Le premier homme)puis ,tournant à droite nous débouchions sur une immense place ,où trônait en son centre une grande et belle mosquée blanche avec son minaret ,et, dans un angle de cette place,lui faisant face, la grande synagogue d’Alger.
    Toutes deux se côtoyaient avec respect.
    Leurs fidèles étaient fidèles à ce que la religion leur inculquait,quelque chose du genre de: »tu aimeras ton prochain comme toi-même ».
    Enfin!!!C’est ce qui de cette époque, m’est restée en mémoire.
    Je n’étais qu’une enfant.

    Je me souviens aussi…
    … de ses habitants

    Ma rue, avait tout d’un village, lové au creux d’un grand tournant.Face à l’entrée de ma rue,le square Montpensier, était le théâtre de toutes les fêtes de notre quartier, et de parties de pétanques mémorables.Hommes, femmes,et enfants aimaient y rester,même tard,pour profiter
    de la fraîcheur du soir à l’ombre des mûriers.
    Il surplombait notre cinéma de quartier,la configuration de ces tournants s’y prêtait bien .
    De part et d’autre de l’entrée de ma rue,un café. Lieux de rencontres et de convivialité.
    A l’angle, côté gauche,le café « maure », qui sentait bon le thé à la menthe. Dans des verres colorés et décorés de fils d’or, une main experte, maniant théière tel un yoyo, versait le brûlant liquide sucré et infusé .Mes narines s’en souviennent encore…
    A l’angle côté droit, le café de Charlie, un anglais, mari de Valérie, resté après la guerre, car il avait trouvé là, l’âme sœur, la femme de sa vie. Plus bruyant, et lieu de parties de cartes animées.
    Y flottait un parfum anisé, celui de l’anisette, avec sa kémia-cacahuètes, olives, pimentées ou pas,tramousses(lupins),variantes(mélange de petits légumes vinaigrés) -les hommes s’y retrouvaient,après le travail, ou la partie de boules l’ enjeu étant toujours: l’apéro.
    Il y avait là, aussi un baby-foot, et un flipper…ce sera l’occasion d’une autre histoire.
    Entrant dans ma rue, le 1 rue Montpensier, où nous irions habiter, seulement deux ans.Là,vous
    descendiez, trois marches, et se tenait le marchand de légumes, M.Ackli.Puis une ruelle, un
    marchand de lait, et l’entrée du 3,où nous avons vécu mes dix premières années, au dessus d’un
    coiffeur et barbier pour hommes.Je revois ces larges carreaux noirs et blancs, et son siège inclinable,qui me fait aujourd’hui penser, à une chaise de chirurgien-dentiste …et près du coiffeur, sous la chambre de mes parents- vous verrez cela à une certaine importance!!! : le marchand
    de beignets, de quebelouz(sorte de gâteau de semoule au sirop de sucre à la fleur d’oranger),de zlabias d’un orange translucide, doux et croustillants à souhaits, et des macrouds à la datte et au miel, qui vous font frissonner les babines.
    Après le marchand de beignets arabe, commençaient les escaliers du Boulevard Gambetta.
    Sur le trottoir d’en face, la belle et grande échope,de Monsieur Snoussi,un kabyle aux yeux clairs, et aux cheveux blonds frisés-drôle de mélange des origines…son magasin, vendait un peu de tout, espèce de bazar, où au centre trônaient, des sacs ouverts :de farines, semoules,et légumes secs, toutes sortes d’épices de toutes provenances. J’aimais ce lieu, M.Snoussi était souriant et aimable,un bon commerçant…
    Puis l’entrée du 4,et à côté, sa coiffeuse pour dames, je m’en souviens très peu, il faut dire qu’à l’époque j’avais des cheveux longs, et maman se chargeait de les égaliser et de tailler ma frange.
    Une ruelle étroite, et la boutique du boucher charcutier,M.et Me. Ortunio,qui faisaient et vendaient les meilleurs pâtés au monde!!!(petits pains fourrés à la saucisse maison…un délice!!!)il y avait la queue,chaque jour,le mieux était de passer commande,car c’est le cas de le dire:
    tout partait comme des p’tits pains…
    Puis ,l’entrée du 2 rue Montpensier. A côté,la cave à vin et spiritueux de Monsieur Torrès,pleine de tonneaux de bons vins d’Algérie,lourds et gorgés de soleil, mais aussi bouteilles d’apéritifset de digestifs en tous genres.
    Faisant l’angle d’une ruelle,tout en escaliers, en vis-à-vis avec »café maure »,le marchand de billets de loterie-bureau de tabac, minuscule local,qui ne pouvait accueillir plus de deux personnes à la fois.

    Voilà,nous avons fait le tour,de mon environnent immédiat.Les commerçants habitaient le quartier,j’étais amie avec la fille du cafetier,et celle du marchand de vin,mon frère avec le fils du marchand de vin et celui du charcutier,mais aussi, avec les filles du boulanger…
    Le boulanger, lui, se trouvait juste avant le café de Charlie,dans les tournants Rovigo.Comment oublier le boulanger pâtissier?Nous amenions nos gratins,et nos gâteaux à cuire,dansson grand four à bois. Nous descendions par l’arrière boutique, et rejoignions,M.Fuster,dans
    ce lieu chaud et enfariné « l’antre du boulanger » -parfois grouillant de petits cafards-mais qui sentait bon le pain chaud. Nous enfournions nos préparations, soulevant un contre-poids,qui entre-ouvrait la porte vers le haut,telle une guillotine,et par un petit fenestron latéral, nous pouvions
    sans la rouvrir,surveiller nos plats.Une fois la cuisson finie,vite,nous rentrions et nous mettions rapidement à table,prêts à nous délecter…
    Il me semble que c’était hier!

  7. le 5 octobre, 2016 à 17:41 Jackine MESQUIDA écrit:

    Bonjour,
    Avez-vous connu ma grand-mère qui tenait une épicerie rue du petit Thouars . Êtes vous toujours à Bordeaux. C’est là que j’habite.
    Cordialement

  8. le 12 novembre, 2016 à 20:31 André écrit:

    Je me souviens fort bien de Madame Mesquida, et de son épicerie rue Dupetit Thouars, face au passage Picon, ma mère fut longtemps une de ses clientes. Et je revois, dans ma mémoire Alfred, de retour de guerre avec une jambe amputée – Madame Mesquida était un « personnage » de notre chère rue. Cordialement

  9. le 12 novembre, 2016 à 20:32 André écrit:

    La description aussi émouvante que précise, que vous faites, avec talent, du quartier Montpensier me touche beaucoup, car plus que les bâtiments, les rues ou les escaliers que l’on peut retrouver dans des cartes postales, des photos, ce sont les ambiances que vous savez restituer – Et plus encore les senteurs : celles qui se dégageaient à l’entrée des 2 cafés, bien que différentes : anisette, et thé à la menthe – celle du boulanger, celle de l’huile brûlante du marchand de beignets… Merci vraiment pour ce beau moment d’émotion.

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