LES ESCALIERS D’ALGER

Escaliers d’Alger que de sueurs je vous dois !

Pour vous avoir escaladés d’innombrables fois je me dois de vous dire.

Pentus, raides, en colimaçon ou sinueux, éclatants de lumière ou inquiétants par vos dédales obscurs, vous avez épousé toutes les formes.

Est-ce pour nous surprendre à chaque ascension, ou nous éviter la monotonie de la montée ?

Certains d’entre vous, généreux, offrent des paliers de repos à l’image des plongeurs s’aventurant dans les profondeurs marines par paliers de décompression. D’autres au contraire, ciblent le sommet d’une seule traite, sans égard aucun pour notre essoufflement qu’ils ignorent.

Le boulevard Gambetta n’est que marches, de son sommet du 104 des Tournants Rovigo, au marché de la Lyre à son arrivée, au point que la mémoire collective a préféré retenir l’expression « escaliers du boulevard Gambetta », tant il fallait y peiner parfois au retour du marché chargé d’un couffin de tomates, poivrons, aubergines et melons gorgés de soleil, plus lourd que de coutume…

Deux séries de marches larges rythment, côté pair et impair, les immeubles de cinq à sept étages de ce quartier populaire où la mixité sociale et linguistique s’accompagne d’une bonne humeur fraternelle et d’une langue colorée.

Quatre écoles primaires destinées aux communautés française et arabe jalonnent le boulevard le long de la façade est de la Casbah. Longtemps après la guerre de 39-45 on apercevait sur cette façade les inscriptions gravées en grandes lettres rouges « Limits of bounds » interdisant l’accès de « ces mauvais lieux » (sic) aux soldats américains, qui je l’espère n’en tinrent pas compte…

Ces marches de Gambetta marquent en effet les limites de la Casbah de façon nette tel un rempart qui la ceinturerait – Ce que font par ailleurs les boulevards de la Victoire et de Verdun et les rues Bab-el-oued et de la Lyre sur les autres faces de la vieille ville arabe aux terrasses blanches étagées vers la mer.

Les escaliers Gambetta par leur largeur et leur côté rectiligne créent une trouée de lumière dans la ville du haut des Tournants Rovigo jusqu’aux toutes dernières marches. Le soleil illumine ses façades violemment, le linge séchant aux balcons donne au quartier un air de fête et de liberté, privilège que n’auront pas les balcons de la rue Michelet !

Plusieurs paliers très larges, entre deux envolées d’escaliers, constituent une aire rêvée de parties de foot pour les enfants du quartier dont les cris résonnent en écho.

Les jours de gros orages la pluie dévale en cascade et tambourine depuis le haut du boulevard. Elle finit sa course en inondant l’entrée du Marché où elle disperse dans une débandade générale tous les petits étalages clandestins agglutinés dans la rue.

Derrière, le toit de l’Opéra, l’entrée du port, peut-être quelque « Ville d’Alger » ou « Ville d’Oran » contournant la darse de l’Amirauté, saluant son entrée dans la ville par deux longs appels de sirène qui se répercutent jusqu’à la colline des Tagarins – Une vision de bleu infini –

Le boulevard Gambetta s’achève par quelques marches en demi-lune surplombant un café maure installé partie rue, partie sous une salle voutée et sombre encastrée sous les escaliers du boulevard. Les joueurs de dominos scandent leurs parties de claquements secs qui se mêlent aux annonces à la cantonade des marchands de poissons du marché assurant avec force la fraîcheur de leurs sardines !

Escaliers Gambetta votre montée était épuisante – Votre descente interminable.

J’aimerais vous gravir à nouveau.

Des escaliers de la rue de la Pensée à la rue Valentin

Les vacances d’été paraissent parfois bien longues à l’adolescent que je suis. Les petits boulots saisonniers, que l’on n’appelle pas encore « Jobs d’été » donnent l’occasion de s’offrir quelques cinémas, ou une journée de plage à Fort de l’eau aller-retour en car bondé de voyageurs et de volailles piaillantes destinées au marché de Maison-Carrée où nous nous arrêtons à l’aller.

Une épicerie du boulevard du Télemly, de clientèle bourgeoise, utilise les services du jeune Ali qui assure les tâches les plus lourdes de déchargement ou de livraisons. Pour le seconder trois mois de travail sont proposés de juillet à septembre.

Je rejoins Ali, avec lequel je me lie aussitôt d’amitié. Le partage des tâches est aisé, et nous rions beaucoup. L’épicerie ferme de 13 heures à 16 heures. Notre épicier, indisponible un jour, nous confie une mission exceptionnelle :

Nous devons, pendant nos heures de repos, ramener à l’épicerie de la marchandise à retirer chez un grossiste – mais, pas n’importe quelle marchandise.

Les restrictions de plusieurs produits alimentaires en provenance de France, se sont poursuivies assez longtemps après l’armistice de 1945.

Le beurre (hélas !) fait partie de ces produits contingentés et délivrés à la clientèle de façon rigoureusement réglementée. Ali et moi avons à ramener 20 kilos de beurre attribués chaque semaine à notre épicerie, en les retirant chez un grossiste ne délivrant ce produit qu’entre 14 h et 16h, pour une raison que j’ignore encore, et le jeudi uniquement. La chaleur peut être ?

Une caisse en bois, très propre, munie d’un couvercle et de poignées permettra à Ali et moi d’accomplir le trajet.

Le grossiste est situé dans la rue Valentin qui aboutit rue Michelet, soit en un contre bas assez vertigineux par rapport au boulevard du Télemly – Seul accès possible : les escaliers.

Heureux d’être chargés de ce travail qui nous vaudra sûrement quelque pièce, Ali et moi descendons en chahutant une première série de marches étroites et tortueuses dites rue de Liège, que prolonge après un palier d’autres marches au virage redoutable la rue de la Pensée !

Quelques dizaines de mètres encore rue Valentin et nous sommes chez notre grossiste.

La motte de beurre, solidement entourée de son papier cellophane est calée à l’intérieur de la boîte, et nous partons….encore gaiement !

La rue Valentin est pentue, surtout quand on la remonte !

Juillet, trois heures de l’après-midi, 30 degrés à l’ombre – Tenir une caisse à deux lorsque l’on est de taille différente n’est point chose aisée – ça ballotte forcément !

Nous attaquons les premières marches de la rue de la pensée, une difficulté surgit : impossibilité de passer à deux de face dans un virage si aigu. Ali prend courageusement la tête du convoi et j’assure les arrières !

Il fait de plus en plus chaud. Nos mains sont moites – Un effort pour atteindre le palier entre les deux rues et la catastrophe se produit. La caisse nous échappe, bascule, le beurre est à terre. Le drame est consommé – nous sommes pétrifiés.

Ali entrevoyant la suite, se ressaisit – Il plonge sur la motte à deux mains et essaie de la sauver du désastre. Le papier cellophane se décolle, le beurre fond.

Je plonge à mon tour face à lui, et, nos mains glissées doucement sous la motte nous tentons de la saisir – ça glisse, ça glisse beaucoup le beurre au soleil – Nouvelle tentative, mains bien crochues, ongles enfoncés directement dans le bas de la motte encore un peu résistant. Un effort, et plouf ! Ce qui reste des rations de beurre de la semaine réintègre la caisse.

Ali, courageux, encore lui, décide d’effectuer seul le parcours restant ; la caisse délaissée quelque peu de son poids par le beurre fondu s’écoulant sur les marches, posée à plat sur ses bras. Il franchit le dernier seuil de la rue de Liège. Boulevard du Télemly nous reprenons notre attelage brinquebalant.

Arrivés en vue de l’épicerie, les mains grasses et les vêtements itou, nous tremblons à l’idée de la réception. Elle fut tonitruante certes, sur le moment – Cependant, devant ce désastre gluant notre épicier prit tout à coup conscience de l’erreur qu’il avait commise en confiant un travail si particulier à deux adolescents.

Sa colère devint tout à coup une sorte d’abattement rêveur à la perspective d’avoir à expliquer durant une semaine à ses clients pour quelle raison la ration de beurre était diminuée de moitié !

Sampiero Corso !

Maquisard farouche et condottiere parfumé, Sampiero Corso (1498-1565) aurait inspiré à Shakespeare, dit-on l’un des plus cruels romans d’amour de tous les temps : Othello.

Par quel miracle ce corse de Bastelica se retrouve-t-il sur les hauteurs d’Alger, fendant d’une invraisemblable saignée d’escaliers biscornus et disloqués, toute une série d’immeubles cossus et de vieilles maisons encastrées les unes aux autres ?

Voulait-il retrouver quelque souvenir de razzia sur les côtes barbaresques ?

Brantôme dans sa « Vie des dames galantes » évoquera Sampiero Corso en ses termes : « J’en ay ouy parler d’un brave et vaillant capitaine pourtant qui, ayant eu quelque soupçon de sa femme, qu’il avait prise en très bon lieu, la vint trouver sans autre suitte et l’estrangla luy mesme, de sa main, puis la fit enterrer le plus honorablement qu’il peut… »

Plus probablement notre homme raffiné et brutal, a-t-il souhaité quelque compagnonnage digne de sa gloire passée, en la personne de l’une des plus hautes figures de la Marine française, Aristide Aubert Dupetit-Thouars (1760-1798) – Commandant du Tonnant en 1798, lors de la bataille d’Aboulker, il livre un duel à bout portant contre trois vaisseaux anglais. Blessé au pied, amputé, Dupetit-Thouars enfonce sa jambe dans un baril empli de son et expire à son banc de commandement.

Ces deux illustres marins, si différents par la naissance et leurs éclats guerriers se croisent pour notre bonheur. La rue Dupetit-Thouars, de la Cité Bisch aux quatre canons est un haut quartier – S’y rendre depuis le centre ville suppose un long détour par les Tournants Rovigo, ce que ne permet pas les aller retours quotidiens vers la ville –

Seul raccourci : les escaliers !

Certes, Alger ville amphithéâtre autour de sa baie unique, compte d’innombrables escaliers… Escaliers du boulevard Laferrière de l’avenue Pasteur à la rue Berthezène, encadrant en une double révolution, le point de vue de la ville le plus connu, le plus fleuri, le plus emblématique, le Monument aux morts du sculpteur Landowsky, les jardins en étage et l’horloge florale. Escaliers lourds de souvenirs, de clameurs, d’espérance, ou d’une colère rouge tomate.

Redoutables escaliers de la Treille, qui des hauteurs de l’Avenue Maréchal de Bourmont se précipitent quasi perpendiculairement rue Dupetit –Thouars-

Escaliers de la Casbah, Kataroudjil, des Pyramides, ou des Pytheuses, je ne m’aventurerai pas à vous dire tant vos dédales sont mystérieux…

Mais vous Sampiero Corso je me dois de vous évoquer pour que votre nom demeure dans la mémoire de tous ceux qui, avec moi, par leurs descentes et montées incessantes de vos 99 marches ont contribué à vous rendre brinquebalants à jamais !

Telle une symphonie vous êtes construits en trois temps.

Dans votre partie basse vous partez de la calme rue Gandillot. Vous seriez presque rassurants par la première série régulière de marches en ciment, si ce n’est que disposées en Z les aller retours permanents sur soi-même finissent par donner le tournis.

Partie la plus sombre, la plus triste des Sampiero Corso vous longez quelques vieilles maisons agrippées à vous pour exister encore. Comble de tristesse vous n’êtes pas toujours très propres, et votre étroitesse crée quelque difficulté lors du passage à deux, de face, supposant des manœuvres d’évitement cocasses les jours d’orage où des trombes d’eau se précipitent du haut de la Cité Bisch au Cadix.

Changement brutal, soleil, et danger au sortir de ces zigzags. Sur quelques marches larges mais disjointes : prudence, et un peu de repos. Profitant parfois des vocalises d’un chanteur italien ténorisant quelque récital, fenêtres ouvertes, nous portons un regard vers la cime de notre ascension. Courage !

Une longue ligne droite vertigineuse d’une largeur démesurée, une impression de chaos ou de tremblement de terre, un assemblage de pierres ou de ce qui fut peut être des pavés, des cailloux, s’insérant dans les fissures où pousse vaillamment de la misère ça et là, et de chaque côté de ce qui pourrait vaguement s’apparenter à des marches : deux rampes métalliques solidement fixées aux façades des immeubles qui jalonnent cette dernière partie de parcours du combattant.

Combien de chevilles foulées, de membres froissés, de glissades sur les fesses, a-t-il fallu pour que quelque responsable de la voierie ait enfin l’idée d’installer des rampes sur cette dernière partie des barbares Sampiero Corso ?

Paradoxe, ou mystère de l’urbanisme ces éboulis de pierre sont encadrés par deux immeubles bourgeois de cinq étages dont les appartements traversants donnent à la fois côté rue et côté port avec vue superbe au loin sur la route moutonnière.

Un regard vers le sommet qu’il faut atteindre en se jouant des dernières embûches. Essoufflé nous ménageons une pause à mi-parcours tout en tenant prudemment notre rampe.

Cette courte halte, secret des fidèles des Sampiero Corso, cache un espoir : Les Capolongo, musiciens de père en fils répètent-ils aujourd’hui ? Le père, soliste de l’Orchestre de l’Opéra, a entraîné ses deux fils dans cette voie classique. L’un d’eux Paul Capolongo fera une carrière internationale de Chef d’orchestre quelques années plus tard.

Leur appartement situé au rez-de-chaussée d’un des deux immeubles donne directement sur les escaliers. La chaleur impose de répéter fenêtres ouvertes. Aujourd’hui quelque « rondo » très vif, arrêté, repris, arrêté puis déployé enfin dans toute sa force nous encourage à escalader, en musique, le pied plus léger, les dernières difficultés.

La rue Dupetit-Thouars ! Sampiero Corso, fier de son passé tumultueux et assez satisfait de nous avoir épuisé, rencontre enfin l’héroïque amiral de la Marine Française, qui de détours en virages finira sa vie vers les quatre canons !

Escaliers qui virevoltent, s’élèvent, rivalisent, s’encanaillent, se déclinent sur tous les tons et les sonorités…

Escaliers oubliés, que seul un plan d’Alger me permettra de retrouver le dédale, mais dont le souvenir qui s’y rattache ne saurait s’effacer.

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