TROIS BAUDETS CHEZ SAINT AUGUSTIN

Trois Baudets chez Saint Augustin
Album : Trois Baudets chez Saint Augustin

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Le public algérois de l’entre deux guerres n’était guère habitué à l’esprit persifleur des cabarets montmartrois. Certes le Casino Music-Hall de la rue d’Isly lui donnait depuis des décennies toutes les satisfactions que l’on peut attendre de « Revues », composées de jolies danseuses dénudées jusqu’aux limites de ce que la décence permettait alors, soit à des années-lumière de ce que propose le plus prude des cabarets parisiens actuels. Ces danseuses évoluaient sur une scène spacieuse, aux rythmes d’un orchestre maison de bonne tenue où se produisaient même quelquefois, en remplacement, quelques solistes de l’Opéra d’Alger, tout proche.

Ces danseuses n’étaient pas le moindre attrait du spectacle, mais elles n’en constituaient qu’une partie. Artistes de variétés, chanteurs, prestidigitateurs concouraient à faire une agréable soirée de Music-Hall où intervenait même un humoriste, Dumiel, qui durant plusieurs saisons divertit le public par un humour de Cabaret qui n’avait rien de montmartrois, mais par lequel il savait « épingler » la vie publique de la capitale algéroise.

Les plus grandes vedettes du Music-Hall français de l’époque étaient aussi les invitées du Casino : Marie Dubas, Mistinguett, Tino Rossi, etc…

Ce Casino, propriété des Frères Cazes, et situé au tout début de la rue d’Isly a bénéficié en son temps d’un emplacement idéal au cœur de l’Alger moderne, tout près des grandes librairies et d’une belle salle de cinéma l’Olympia.

Après le débarquement des troupes américaines à Alger en 1942 une autre salle de spectacle va connaître un succès qui ne se démentira pas durant dix années.

Christian Vebel, Georges Bernadet et Pierre-Jean Vaillard chansonniers montmartrois déjà reconnus se trouvent à Tunis quand ils apprennent le débarquement des troupes alliées. Ils s’empressent de rejoindre Alger aussitôt afin d’éviter leur retour dans la France de l’Occupation.

La Radio, située rue Hoche, les accueille de suite pour une chronique quotidienne qui alterne sketchs, billets d’humeur, chansons. Leur succès est immédiat, et les encourage à chercher un lieu où produire un spectacle complet.

Leur dévolu se porte sur une salle dont le gabarit de moyenne dimension leur conviendrait, et dont l’emplacement est idéal, tout près de la rue d’Isly et de ce Casino Music-Hall que l’un d’entre eux connaît pour s’y être produit précédemment en tournée.

Cette salle se trouve rue Mogador, longue rue qui, partie du Cadix se termine place Bugeaud, longeant en parallèle la rue d’Isly : la salle Saint Augustin.

Elle est la propriété de l’Archevêché qui en a confié l’administration à la toute proche église Saint Augustin en la personne du Chanoine Pezet.

Des réunions diocésaines et de diverses associations religieuses y sont organisées régulièrement.

L’on peut se prendre à rêver de ce qu’ont pu être les négociations entre un trio de chansonniers parisiens et le digne représentant du clergé algérois.

Les arguments des premiers ont en tous cas, convaincu le second, puisque la salle Saint Augustin est devenue « Les Trois Baudets ».

Le public algérois s’empare assez rapidement de cette salle, et s’entiche de ces « Trois Baudets », rejoints par leurs compagnes et partenaires : Geneviève Mesnil, Clairette May, Odette Kellner.

Selon les revues qu’ils montent les Trois Baudets font appel à des collaborations extérieures, tels certains comédiens de la Troupe de Radio-Alger (évoquée par ailleurs dans ce blog) ou encore l’excellent Jacques Bedos tout de fantaisie et d’humour, et qui a eu une influence certaine sur les Variétés en Algérie à cette époque, tant soit à la Radio que sur scène.

La salle Saint Augustin, on s’en sera douté, n’avait pas pour destination d’être une salle de spectacle : assez petite, sans dégagements, ni sur les côtés, ni en fond de scène. Ce qui rendait extrêmement difficile tout changement de décor. Mais les trois compères et leurs partenaires habitués aux petites scènes des cabarets parisiens ont su adapter leur jeu et leur texte à ce plateau difficile, devenu un lieu un peu huppé de la vie algéroise.

Les deux publics du Casino et des Trois Baudets n’étaient manifestement pas les mêmes :

si l’on s’encanaillait quelque peu tout en fumant une cigarette et dégustant un bon champagne dans les promenoirs du Casino, l’on avait l’impression d’avoir de l’esprit en appréciant l’humour grinçant et frondeur des trois ânes qui n’en étaient pas.

Leur réussite fut telle que les réservations devaient se prendre fort à l’avance, les soirées de fin d’année en particulier, où il était de bon ton d’inviter ses amis avant le réveillon dans une Algérie épargnée par la guerre qui se déroulait en France. Cependant que Vebel, Bernadet et Vaillard, poursuivaient leurs chroniques à la Radio, ce qui fit leur réputation au-delà de l’Algérie, et leur permit d’entreprendre des tournées régulières qui furent de vrais succès.

L’aventure dura presque dix ans et le souvenir de ces Baudets-là resta ancré au souvenir de tous les Français d’Algérie, qui les avaient adoptés et leur étaient reconnaissants de les avoir divertis avec autant d’esprit. Ils le leur prouvèrent, car les chansonniers ayant regagné leur cher Montmartre après leur départ d’Alger, leurs plus fidèles spectateurs, non point « Aux Trois Baudets » mais « Aux Deux Anes », furent ceux de là-bas….

Le silence est alors retombé sur la Salle redevenue Saint Augustin, mais pas tout à fait…

Nanti d’un prix de Comédie du Conservatoire enlevé de haute lutte ( !) j’apprends un jour d’août 1952 que Pierre Blanchar est de passage à Alger.

Pierre Blanchar : un des grands acteurs de sa génération aux côtés de Jouvet, Raimu ou Pierre Renoir.

Je professe pour lui une véritable admiration, ayant pu voir au cinéma quelques uns de ses rôles les plus marquants : Raskolnikov dans « Crime et châtiment », le rôle du docteur marron dans « Carnet de bal » de Julien Duvivier, et surtout « Pontcarral, Colonel d’Empire » de Jean Delannoy.

J’accoste effrontément, un peu tremblant cependant, Pierre Blanchar en pleine rue.

J’ose évoquer un succès récent et sollicite une audition.

Silencieux, Blanchar réfléchit quelques secondes puis me fixe rendez-vous pour le lendemain.

Fou de joie, je réalise tout à coup que nous sommes en plein mois d’août (1952) et que tous les lieux possibles sont évidemment fermés. Une démarche habilement menée fait rouvrir pour un court moment la Salle Saint Augustin toute vide et triste d’avoir perdu ses trois gais lurons.

Pierre Blanchar arrive accompagné de son fidèle ami Edmond Brua, Rédacteur en Chef du « Journal d’Alger » et auteur de l’étonnante « Parodie du Cid », référence définitive et follement drôle d’un certain parler algérois.

Blanchar, stoïque, écoute mes deux scènes d’audition (car j’avais eu le culot d’en proposer deux !) puis il formule critiques, conseils et encouragements.

Edmond Brua relatera cette rencontre le lendemain par un « papier » qui me fit plus de plaisir que mon diplôme de Conservatoire !

Et la Salle Saint Augustin dans tout cela ? Elle retrouva le calme et le sérieux que méritait son saint patron, qui a peut être vu ce moment avec plaisir, lui qui, né en Algérie à Thagaste (aujourd’hui Soukh-Ahras) a écouté ce jour là deux enfants d’Algérie :

Pierre Blanchar, né à Philippeville, et ma modeste personne descendue des hauteurs des Tournants Rovigo !

Publié dans : Trois Baudets chez Saint Augustin |le 26 février, 2010 |Pas de Commentaires »

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