LE CABARET STUDIO 3 DE BORDEAUX-AQUITAINE

En 1965 un directeur de la station régionale de la RTF (Radio Télévision Française) s’ennuie dans son établissement un peu austère de la rue Ulysse Gayon – Maurice Hutin est parisien, il appartient à une lignée de journalistes – il le fut lui-même au Journal « Le Matin » avant d’intégrer la RTF. Le Bordeaux des années 1965 est encore très gris – La seule grande manifestation artistique est le « Mai Musical » – Mais Maurice Hutin, d’une nature plutôt réservée ne goûte guère ces fastes bordelais.

Il souhaite que sa station s’anime, que les portes s’ouvrent, que les studios soient le centre d’accueil d’une vie artistique, et deviennent des lieux de rencontre conviviaux.

Cette volonté est partagée par le Chef des services artistiques arrivé en même temps que lui à Bordeaux : Charles Imbert –

Charles Imbert assurait jusque-là, à Paris, la chronique musicale de France Inter après un joli début de carrière de chanteur de variétés, ce qui lui vaut d’avoir d’excellentes relations avec plusieurs auteurs compositeurs des années 50/60.

Tous deux décident d’ouvrir largement au public un des studios de la rue Ulysse Gayon :

Le studio 3.

Ce studio, d’un volume de 500m3, a été construit en 1956, et il est destiné plus particulièrement à l’enregistrement des dramatiques radio, et de quelques émissions poétiques et de variétés. Construit en sous-sol, (pour le protéger des nuisances extérieures) il est un peu le lieu « saint » de la Maison : celui où ne pénètrent que techniciens et comédiens – Les portes capitonnées accentuent la notion de silence et d’isolement.

Permettre au public d’accéder en pareil endroit si protégé provoque immédiatement une réaction très vive des cadres de la Maison qui évoquent les inévitables détériorations que le libre accès au public entraînera.

Maurice Hutin maintient sa décision. Charles Imbert me charge alors d’animer des soirées, de musique et chansons après avoir auditionné les quelques jeunes « auteurs-compositeurs-interprètes » informés par la Radio de cette possibilité de se produire en public.

Et un soir de 1965 le public pénètre pour la première fois dans le Studio 3 de la rue Ulysse Gayon.

Les débuts sont un peu hésitants, un bref temps d’adaptation : les jeunes interprètes ne connaissent pas la technique particulière du micro, les techniciens ne sont pas encore rompus aux enregistrements musicaux en direct, un peu improvisés ; et je découvre les joies et les risques de l’animation !

Pour éviter un trop grand amateurisme, très vite le responsable musical de la station Pierre Staelhin fait répéter les intervenants, et prodigue ses conseils.

Le succès public est immédiat, car les interprètes étant pour la plupart des étudiants, ils répandent la nouvelle de ce lieu d’accueil convivial et gratuit ! Et le Studio 3 devient ce que les « cadres » de la Maison redoutaient : une véritable salle de spectacle bruyante et enfumée le mercredi soir ! Car l’on fumait au Studio 3, et l’on y consommait force bières !

Les premières soirées en 1965 se composent de chanteurs et chanteuses s’accompagnant à la guitare, mais très vite le jazz fait son entrée à ce que l’on appellealors « Le Cabaret Studio 3 » – Les dernières plaintes des responsables du bon ordre de cette Maison de la Radio capitulent devant une appellation si provocante !

Des dizaines d’interprètes passés au « Cabaret Studio 3 » émergent très vite quelques personnalités qui deviennent les fidèles de ces soirées :

Bernard Balavoine, pour la beauté de ses mélodies et la qualité de ses textes,

Jean-Claude Coquempot pour sa recherche musicale fouillée et l’étrangeté de son interprétation,

Claudine Lasserre et François Huchet eux chantent les Landes, l’amour, et leur jeunesse…

Deux jolies filles font leur apparition en interprétant en duo les mélos et rengaines du début du siècle (le vingtième !) :

« Va-t-en, j’te connais plus

Sors d’ici, sans ça j’te cogne

Redescend dans la rue

Faire ta besogne ! » -

Anne-Marie Moulinié et Françoise Dat ont un succès énorme et sont redemandées de soirée en soirée – accompagnées au piano par un jeune étudiant en droit, Gino Bertini, qui a parfois du mal à suivre leur interprétation quelque peu fantaisiste.

Jean-Paul Verdier fait ses débuts au Studio 3, avant de chanter avec talent la langue occitane.

René Strubel clame avec violence François Villon – Bien d’autres encore :

Gilles Pacault, Jean-Claude Péré, Claire Duprez, Brigitte Guinot, Jean-Claude Richard, Francis Perreau, Franck Ferrand, Emmanuel Lillet…

La chorale Campanella de Jean-Claude Oudot, alterne avec le Groupe vocal Les Bernardins.

La poésie accompagne ces interprètes, et plusieurs jeunes poètes proposent leurs textes :

Nicolas Remsack, Daniel Busto, ou Jean-Louis Froment avant sa grande entreprise du CAPC.

Les poèmes sont lus par des comédiens du Conservatoire de Bordeaux, Jean-Claude Guillebeaud, Trini Marza, Annie Mendieta, Michel Georges Michel ; ou encore Catherine et Françoise Laborde qui feront ensuite une belle carrière à la Télévision.

Le jazz s’impose dans ces soirées avec la formation de Christian Morin à la clarinette, Jean Arnautou au piano, Patrick Lezongart à la guitare, François Biensan à la trompette ou à la batterie, Raymond Proto à la contrebasse.

Charles Imbert souhaite alors inviter quelques grands noms de la chanson française qui viennent donner un récital, mais aussi écouter et conseiller les interprètes du « Cabaret Studio 3 ». Catherine Sauvage, Francis Lemarque, Mireille et son Petit Conservatoire de la Chanson, Anne Sylvestre, Marc Ogeret, Jacques Douai plusieurs fois, Eddy Marnay, Marc Heyral ont un tel succès que le Studio 3 cède souvent la place à l’auditorium, d’une capacité sensiblement supérieure.

Entre 1965 et 1971, deux à trois soirées sont données chaque mois d’octobre à juin, et sont diffusées à l’antenne après un léger resserrage des nombreuses interventions du public.

L’antenne de « Bordeaux-Aquitaine » ayant largement diffusé ces soirées, plusieurs villes souhaitent la venue du « Cabaret Studio 3 » qui se transporte ainsi pour un soir à Pau, Pauillac, Bouliac, Bergerac avec chanteurs, musiciens et techniciens.

Cette belle aventure aura duré six ans et elle donnera naissance à d’autres lieux de création à Bordeaux. Maurice Hutin et Charles Imbert auront alors quitté Bordeaux mais leur pari était réussi : la Maison de la Radio était désormais un chemin connu des Bordelais :

Sigma, à l’initiative de Roger Lafosse, vient envahir le grand auditorium, et les concerts du « Hot Club de France », sur proposition de Jean Arnautou et Jean-Marie Monestier, font durant de longues soirées le bonheur des amateurs de Jazz qui applaudissent dans le Grand Auditorium de la Radio :

Earl Hines, “Sister”Rosetta Tharpe, Bill Coleman, Mickey Baker, le Golden Jazz Quartet, Benny Waters, Claude Bolling, Jimmy Slide, Sammy Price, Buddy Tate, ou Lionel Hampton, Jimmy Woode, sans oublier l’emblématique duo de Jo Jones et Milt Buckner !

L’ensemble de ces concerts de jazz, ainsi que toutes les soirées de poésie et chansons du “Cabaret Studio 3” ont été enregistrées. Tous ces documents sont propriété de l’INA (Institut National de l’Audiovisuel) et sont déposés à la Médiathèque de Bordeaux qui a bien voulu les accueillir pour conservation et archivage. Etant donné leur ancienneté ils nécessitaient une révision importante à laquelle Michel Hervé, qui fut ingénieur du son, s’est attelé à mes côtés depuis de nombreuses années. Sans ses compétences plusieurs de ces documents n’auraient pu être restaurés. Ils seront numérisés ultérieurement afin d’être mis à la disposition du public.

Cabaret Studio 3
Album : Cabaret Studio 3
Les photos du Cabaret Studio 3 ont été prises par Jean LUGO, qui devenu cameraman quelques années plus tard a été tué au combat lors de la guerre du Liban.
10 images
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18 Commentaires Commenter.

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  1. le 14 décembre, 2010 à 11:33 blancquaert écrit:

    UNE VUE SUR LE TEMPS PASSE ET SES BELLES HEURES…

    merci pour ces retours de mémoire.

    Très amicalement

    Jean

  2. le 9 février, 2011 à 21:17 Any Mendieta écrit:

    Quelle émotion ces souvenirs évoqués, ces noms rassemblés…
    Jamais les fils ne se détissent…
    Merci André.
    Annie

  3. le 17 février, 2011 à 10:26 lugo écrit:

    bonjour, ravie de voir des photos réalisées par mon père Jean lugo.
    merci.

  4. le 18 février, 2011 à 10:03 André écrit:

    Je suis heureux que vous ayez pu découvrir ces photos de votre père Jean Lugo. Elles sont belles, parce que votre père avait du talent – En plus du fait d’être extrêmement sympathique, et d’avoir laissé un souvenir très fraternel à ceux qui l’ont connu au Cabaret Studio 3.
    Amitiés

  5. le 28 avril, 2011 à 11:57 Suzanne écrit:

    Bonjour, je suis la fille de Dominique Larrieu (dite « nana Larrieu, paraît-il?)et, même si je ne suis née « qu’en » 1981, ma mère à eu à coeur de nous faire écouter à ma soeur et moi les enregistrements « d’époque » (combien de trajets en voiture on a fait au rythme de ces mélodies. « Va-t’en j’te connais plus », c’était la chanson que je chantais en fin de repas de famille ! :) !
    Et comme je me suis faite punir quand j’ai chanté la chanson du « troubadour » en pleine cour de récré (eh oué, j’avais 10 ans et j’y comprenais pas grand chose) ! ^^;;
    Plus tard, ma mère, ma soeur et moi avons fait revivre ces chansons (et aussi la complainte des robinets qui fuient..)avec notre orgue de Barbarie et nous avons fait pleins de festivals dans toute la France.
    Que de souvenirs !
    Ma mère est décédée, mais elle a laissé en nous cette passion.
    Je suis tombée sur ce site en cherchant les paroles complètes (oui, je suis une feignasse, je préfère faire un copier/coller que de tout réécrire…) Si ça interesse quelqu’un, le 1er mai, je serai sur les quais pour l’expo AMG (un collectif d’artiste né de la cowparade entre autres dont je fais partie) et j’amènerai l’orgue de Barbarie pour faire revivre une fois encore toutes ces belles mélodies ! :D

  6. le 28 avril, 2011 à 19:15 André écrit:

    Dominique Larrieu fut une fidèle du « Cabaret Studio 3″ aux côtés de son amie Anne-Marie qui me disait régulièrement : « La nana Larrieu est là ce soir ! »
    Que « va-t-en, j’te connais plus » ait pu passer jusqu’à vous qui n’étiez pas là est merveilleux ! Continuez à la chanter pour la Nana Larrieu !
    André

  7. le 28 avril, 2011 à 20:43 Jean Cazenave écrit:

    La Nana Larrieu, ma Dominique, était mon épouse…et tous ces souvenirs (je l’ai connue à cette « époque ») la gardent toujours vivante dans notre coeur.
    Merci André !
    Jean

  8. le 17 novembre, 2011 à 20:54 Hutin écrit:

    Bonsoir
    Particulièrement émue de lire le nom de mon frère Maurice Hutin, et de voir qu’à notre époque on se souvient encore de lui, merci encore à vous.
    Très cordialement.
    Thérèse

  9. le 19 novembre, 2011 à 14:22 André écrit:

    Surpris, agréablement, d’apprendre par votre message que Maurice Hutin avait une soeur, à laquelle je puisse dire, aujourd’hui à quel point sa présence fut importante pour moi durant ses années bordelaises.
    Il n’appréciait pas beaucoup l’ambiance de Bordeaux mais il aimait quelques uns des êtres qu’il y a rencontrés, qu’il a marqués par sa sensibilité. Il parlait peu, mais il savait écouter, et conseiller ensuite.
    Il venait chez nous très tard, en fin de soirée, heureux de retrouver une bande de musiciens, chanteurs, poètes, dont il avait permis l’expression par ce « Cabaret Studio 3″, qu’il avait voulu et m’avait confié.
    Tous ont gardé un souvenir très vif de lui.

  10. le 3 octobre, 2014 à 0:23 sandrine lugo écrit:

    Bonjour très sympas votre  » Cabaret Studio 3  » je suis très contente des souvenirs imprimés …qui reste dans la mémoire du temps N’hésitez pas à venir sur sa page dont j’ai fais sa biographie sur FB : https://www.facebook.com/pages/Jean-LUGO/319026851477395?ref=tn_tnmn Merci beaucoup je suis sa fille

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