LE CENTRE REGIONAL D’ART DRAMATIQUE D’ALGER

CRAD
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Le C.R.A.D ou Centre Régional d’Art Dramatique d’Alger est né de la volonté et de la passion d’une femme exceptionnelle :

Geneviève Baïlac

Dans un minuscule bureau concédé dans le bâtiment de l’Ecole des Beaux-Arts d’Alger par son Président Alexandre Chevalier, Geneviève Baïlac, assistée de Monique Laval, tente en 1947 une aventure qui deviendra la plus belle réussite des quinze dernières années de la vie théâtrale en Algérie.

Son bureau jouxtant les salles de classe de Comédie des Beaux-Arts, les jeunes comédiens que nous sommes alors s’inscrivent aussitôt à l’association qu’elle crée et nous venons l’écouter après nos cours lire quelque grand texte. Mon premier souvenir : « Beckett ou l’honneur de Dieu » de Jean Anouilh.

Nous ne sommes qu’une quinzaine peut- être ce soir là, stupéfaits à l’écoute de cette lecture à une voix qui nous envoûte pendant deux heures : nous venons de découvrir un texte et une lectrice.

Les adhérents affluent alors rapidement au CRAD.

Geneviève Baïlac,  connaissant parfaitement les comédiens et les troupes d’Algérie, crée une compagnie dramatique dont les metteurs en scène sont André VALES et Mustapha GRIBI.

Dès la première année la troupe d’expression du CRAD alterne classiques (Molière) et textes modernes (« Sainte Jeanne » de Bernard Shaw).

Geneviève Baïlac fait rapidement appel aussi aux Compagnies existant en Algérie :

C’est ainsi que Yvette et Henri Cordreaux montent « L’Amour médecin » de Molière en 1950, avec leur Compagnie « L’Equipe Théâtrale d’Alger.

Et elle appuie parallèlement sa programmation par la venue de compagnies telles que : Le Grenier de Toulouse – « Les Fourberies de Scapin » 1951, « La Mégère apprivoisée » 1952, Ou encore – La Compagnie Raymond Hermantier – « Marie Stuart », de Schiller, 1952.

Dans cette voie le CRAD tente une première expérience en 1951 avec un spectacle franco-arabe de style purement méditerranéen composé de deux parties enchainées sans entracte :

« Les plaideurs » de Racine monté par André Valès et « La farce du pâté et de la tarte », fabliau du Moyen-Age traduit et adapté en langue arabe par M. Lamzani.

Le spectacle se terminait par quelques scènes du « Malade imaginaire » en arabe.

Le critique Jean-Louis Bory dira du spectacle « Il faut avoir vu Toinette transformée en esclave noire et Béline-Fatma poussant des you-you en dansant du ventre au-dessus du faux cadavre d’Argan-Sidi-Mohamed. C’est tout bonnement soufflant – Et le Miracle c’est que Molière reste Molière ! »

A partir de 1950 les créations du CRAD alternent désormais avec la venue régulière de grandes compagnies nationales dans un répertoire allant de Molière-Racine-Corneille-Musset-Shakespeare à Péguy-Tchékov-Claudel-Cocteau-Sartre-Jarry etc…

Toutes pièces interprétées par quelques noms du Théâtre des années 50 : Jean-Pierre Aumont, Daniel Gélin, Pierre Vaneck ; ou encore par quelques grands Sociétaires de la Comédie Française : Julien Bertheau, Jean Davy, Maurice Escande ou Jean Marchat.

Par ailleurs un cycle de conférences, souvent données dans la grande salle Pierre Bordes, voit la venue de Béatrix Dussane, Maria Casarès, Alain Cuny, Eve Francis, Pierre Vaneck, etc…

Deux souvenirs personnels merveilleux me restent de ces années :

Ludmilla Pitoëff toute menue et un peu perdue sur l’immense scène de la salle Bordes, un soir de 1949 évoquant l’aventure de Georges Pitoëff et d’elle-même, tous deux arrivés de Russie dans le début du vingtième siècle pour nous faire découvrir le Théâtre de Tchékov, Ibsen, Pirandello : elle dira ce soir là un extrait de « La Mouette » de Tchékov faisant crouler la salle sous d’interminables applaudissements.

Cette même année 1949, Charles Dullin, sous l’intitulé d’une soirée « Théâtre et poésie », inoubliable dans ma mémoire pour deux moments magiques : « La ballade des pendus » de François Villon et un extrait de « La vie est un songe » de Calderon.

Nous savions que nous vivions un moment unique en écoutant ces deux géants du Théâtre.

Geneviève Baïlac poursuit son expérience de théâtre franco-arabe en 1958 avec « La clémence du Pacha » un divertissement franco-arabe de Gabriel Audisio accompagné d’une musique de scène sur des thèmes populaires algériens de Léo Louis Barbès, algérois.

Geneviève Baïlac signe cette mise en scène avec le concours de 53 acteurs amateurs, dont 38 algériens.

Ce spectacle sera repris à Paris à la Comédie des Champs-Elysées, et le critique Jean-Jacques Gautier écrira :

« C’est le peuple qui entre en scène et brûle les planches. Cette fête des yeux, ce débordement de vie et d’ardeur constituent le triomphe incontestable de Geneviève Baïlac. »

Dès 1954 le CRAD entreprit de doter l’Algérie d’un Festival de Théâtre qui se poursuivra au fil des années à Tipasa, Cherchell, Guelma, le Forum d’Alger, les Arènes d’Oran etc…

Et promènera ces spectacles de Guelma à Sidi-Bel-Abbès sur 1500 kms de parcours.

Enfin en juillet 1959 le CRAD est choisi par la Commission Culturelle des Nations Unies, parmi toutes les compagnies de Métropole, pour représenter la France en Amérique latine.

Pourquoi ce choix ?

En douze ans – de 1947 à 1959 – le CRAD a monté 200 spectacles, donné plus de 2000 représentations, et parcouru la distance de cinq fois le tour de la Terre. Et il a surtout réussi des expériences de théâtre franco-arabe, « mélange de deux sensibilités dans une intégration complète ».  Jean-Jacques Gautier.

La plus belle aventure du CRAD, la plus importante, la plus réussie : La Famille Hernandez est créée en mai 1957 à Alger, et reprise à Paris au Théâtre Charles de Rochefort la même année, avec 20 interprètes dont 10 européens et 10 algériens.

La Famille Hernandez – « Une pièce ? Non – un voyage… une fenêtre qui s’ouvre sur la petite place d’un quartier populaire d’Alger. La vie d’une famille et, autour d’elle, de toute une population prompte à s’émouvoir, flâneuse, spirituelle, chez laquelle l’insouciance, la gaieté sont une forme de courage : les disputes, les injures, une forme de la solidarité et de l’amour ». Marcelle Capron  ( Combat).

La famille Hernandez fut un triomphe aussi bien en Algérie que dans toutes les villes où elle se produisit tant soit en France qu’en Suisse, en Belgique et en Amérique du Sud.

De cette merveilleuse expérience demeurent des noms d’acteurs qui ont imposé en France « le parler d’Alger, coloré, chantant, spontané :

Anne Berger, Lucette Sahuquet, et son compagnon Robert Castel, qui pour être « Le bègue » de la Famille Hernandez, n’en est pas moins un excellent comédien.

Marthe Villalonga, cette Maguy si populaire, qui sut être une mère juive en seulement 10 leçons, continue avec talent  à « nous parler du pays en parlant d’autre chose », à la télévision, au cinéma, ou au théâtre.

Dans la mémoire collective algéroise, elle reste, au balcon de « La Famille Hernandez », l’inimitable Madame Sintès, elle qui paradoxalement, n’est ni mère, ni juive et n’est pas née à Bab-el-Oued mais à Fort-de-l’Eau.

Pour terminer citons Geneviève Baïlac, qui écrivait en 1950 :

« L’Algérie, par l’intermédiaire de ses communautés, s’est forgé une âme propre, l’âme algérienne. Les deux grandes communautés algérienne et musulmane conservent leur caractère, mais s’influencent toutefois par leur co-existence. L’une et l’autre dégagent déjà dans certaines formes artistiques comme la littérature ou la musique leur personnalité essentielle. Pourquoi ne l’expérimenteraient-elles pas par le truchement du théâtre, comme l’ont fait tous les peuples du monde ? »

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5 Commentaires Commenter.

  1. le 28 janvier, 2012 à 11:11 Attica Guedj écrit:

    Que tu parles bien de tout ça, cher André! Un détail intéressant que peu de gens savent: Robert Castel est aussi un formidable musicien. On peut le voir actuellement dans EL GUSTO jouer du violon « debout », c’est-à-dire tenu à la verticale sur la cuisse, à l’orientale. Robert est le fils du grand Lili Larbessi, qui lui-même jouait, jadis, dans un orchestre judéo-arabe. EL GUSTO rend enfin hommage (et justice!)à cette musique, aujourd’hui. Musique représentative de la mixité algérienne passée.

  2. le 29 janvier, 2012 à 12:30 André écrit:

    Merci Attica pour ces précieuses indications concernant Robert Castel, sur ses origines, ses talents divers et son activité actuelle.
    A la demande de Jacques Bedos – dont on ne dira jamais assez à quel point il facilita avec générosité les débuts de plusieurs d’entre nous – je lui ai fait faire sa première « Radio » à Alger -
    Nous avons évoqué tout cela avec lui, il y a quelques années avec joie mais sans trop de nostalgie.

  3. le 3 janvier, 2016 à 12:22 VAN-DROOGENBROECK Elisa écrit:

    c’est en écrivant par hasard le nom de Paule DALNY sur google que

    j’ai trouvé votre site. Paule DALNY était ma tante (mariée à Blaise

    MORANA, qui était le frère de mon père Antoine).

    Merci beaucoup à André, celà me rappelle de bons souvenirs.

  4. le 24 janvier, 2016 à 19:15 André écrit:

    Paule Dalny ! Que de souvenirs ! J’ai eu le plaisir, à plusieurs reprises, de jouer à ses côtés dans la troupe des comédiens de Radio-Alger. Elle jouait ce que nous appelons des rôles de “composition”, et y était fort drôle et
    amusante. Ajoutez à cela qu’elle était extrêmement sympathique, et vous comprendrez que j’en ai gardé un souvenir chaleureux.
    A. Limoges

  5. le 29 novembre, 2016 à 22:29 Guy MISLIN écrit:

    J’ai joué avec la Famille Hernandez en 1965-66 une pièce écrite par Geneviève Baïlac, intitulée « Descends d’la voiture Papa ». Au théâtre Charles-de-Rochefort, rue du Rocher à Paris. Ainsi que dans la deuxième partie du spectacle, « Et Molière créa l’homme ». Souvenir exceptionnel. J’aimerais retrouver certains des comédiens ou comédiennes avec lesquels j’ai joué et avoir des nouvelles de Geneviève Baïlac aussi.

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