LA TELEVISION EN ALGERIE DE 1958 A 1962

La Télévision
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fichier pdf Liste des productions réalisées de 1958 à 1962

« La mémoire est trompeuse, entretenue par les manuels qui, selon une pente naturelle, organisent le récit de ces années-là autour du seul drame algérien. Elle est ainsi infidèle à ce que fut le quotidien des contemporains dont le travail, les loisirs, les souffrances et les bonheurs furent scandés par une radio et une télévision qui parlaient d’autre chose. »  

Jean-Noël Jeanneney

En Algérie la Télévision, dès sa création au début de l’année 1958, a eu une activité intense tant soit pour les émissions en langue française, que pour celles en langue arabe et kabyle.

Cette activité s’est poursuivie, pour les émissions en langue française jusqu’aux tous derniers jours de notre présence en Algérie, le hasard ayant voulu que ce soit une dramatique de la langue la plus belle, du XVIIIe siècle - « L’Epreuve » de Marivaux qui ait mis un point final à la production dramatique de ces quatre années , si particulières eu égard au contexte politique du moment.

Un jeune réalisateur Jacques Manlay, libéré de ses activités au Service Cinématographique des Armées de 1955 à 1957 est engagé en 1958 à la toute jeune télévision d’Alger, où il réalisera de nombreuses dramatiques jusqu’en 1962.

A Bordeaux, où il poursuit ensuite sa carrière, Jacques Manlay a rassemblé un certain nombre d’éléments destinés à constituer des repères dans cette période dont il ne reste quasiment aucune trace… En effet de nombreuses émissions ont eu lieu « en direct », et la Télévision algérienne a conservé ce qui avait été enregistré, au départ de la France en 1962.

Jacques Manlay a été aidé dans cette recherche par Guy Rochette, photographe, Jacques Ordines réalisateur, et Charlie Gaeta, directeur de la photo, qui ont partagé avec lui la belle aventure de la télévision en Algérie.

Cette aventure Marie-Josèphe Dubergey, scripte puis réalisatrice l’a vécue avec eux, et ses souvenirs s’ajoutent ici aux leurs et plus modestement aux miens, pour tenter d’évoquer de façon non exhaustive ce moment intense de l’histoire de la télévision.

L’immeuble de la télévision, situé sur les hauteurs d’Alger, boulevard Bru, domine la baie de plusieurs dizaines d’étages – ses installations sont en service fin 1957 – début 1958.

Jacques Manlay précise les infrasctructures techniques dont dispose la production à sa naissance :

-  3 studios TV (270-174-145m2)

-  2 cabines speaker

-  1 studio de post synchronisation

-  2 studios de projection

-  1 laboratoire de développement

-  1 laboratoire de tirage de films

-  1 laboratoire de photographie

-  5 salles de montage films

-  1 cinémathèque

-  1 salle de télécinéma

-  1 atelier de construction de décors

Un car à 4 caméras permettait la production d’émissions en extérieur, appelées « Les Grands directs », telles les variétés de Jacques Bedos, devant le vaste public de la salle Pierre BORDES.

Noël Ramettre dirige la production, après avoir été Chef Opérateur de films de Sacha Guitry, ce qui lui confère une reconnaissance particulière auprès du personnel technique.

Pierre Héral est Directeur artistique de la Radio et de la Télévision, à ce titre il choisit les programmes.

En 1958 l’équipe de réalisation se compose pour l’expression française de :

Jacques Manlay, métropolitain et de quatre réalisateurs natifs d’Algérie :

Paul-Robin Benhaïoun, Jacques Ordines, Charles Giraud et Albert Dagnant pour les œuvres lyriques, qu’il avait lui-même quelquefois interprêtées à l’Opéra d’Alger, en tant que basse, excellent Méphisto de Faust de Gounod.

Ils seront rejoints par Ali Djenaoui, seul des réalisateurs à être diplômé de l’IDHEC.

Les productions en langue arabe ou kabyle sont réalisées par Mustapha Gribi et Mustapha Badie.

Marie-Josèphe Dubergey  participe à ces quatre années en tant que scripte, puis assistante, enfin réalisatrice. Elle fut même speakerine au début de l’aventure !

Jacques Manlay indique que dès 1958 la RTF d’Alger (Radio-Télévision Française) réalisait 31 heures de programme par semaine se décomposant dans ses grandes lignes de :

Deux dramatiques en français , une lyrique , une dramatique en langue arabe ou kabyle.

Des émissions de variétés, des enfantines, des feuilletons complètent la programmation.

Etant entendu, que par ailleurs un service « d’information » traite l’actualité politique, économique etc…

Les variétés bénéficient de l’imagination sans fin de Jacques Bedos, qui par son talent, sa vivacité, son humour, son impatience à toujours trouver une idée nouvelle aura beaucoup marqué la vie artistique d’Alger de cette époque – tant soit à la Radio qu’en Télévision.

Jacques Manlay recompose enfin l’équipe technique :

Deux directeurs de la photo : Charlie Gaeta, et Tahar Hanache.

Décors : René Benaïm, Armand Braun, Jean-Claude Riera

Le peintre algérois Sauveur Galliero,  ami de Camus,  concevra également plusieurs décors.

Pour Marie-Josèphe Dubergey, réalisatrice de l’émission  pour la Jeunesse « Mots et images »,produite par Polène, il brossera un visage de Madeleine Debras, qui faisait ainsi ses débuts à la Télévision.

La plupart des productions étaient éclairées par Jean Villano.

Les dramatiques étaient puisées dans un répertoire varié :

Du « Boulevard » le plus drôle, Feydeau, Labiche, aux grands textes classiques Tartuffe, Polyeucte, en passant par Edmond Rostand… mais aussi Paul Claudel !

Même éclectisme pour « les lyriques » : du plus facile – Phi Phi, Les noces de Jeannette au plus contemporain : Le médium, ou Le téléphone de Carlo Menotti. Sans omettre le grand lyrisme : La Traviata ou Paillasse.

Les rôles principaux de ces œuvres étaient tenus , pour la plupart, par de grands noms de la Scène ou du Cinéma : Ginette Leclerc,  Jean Marchat, Annie Ducaux, Jean Davy etc… ou des scènes lyriques, telle Franca Duval, superbe Traviata.

Les autres rôles et la figuration étant assurés par d’autres artistes, déjà connus et appréciés du public pour leur interprétation dans la Troupe de la Radio : Pierre Plessis, Pierre Comte, Charles Amler, Max Roire, etc…  ou se produisant sur diverses scènes à Alger :

Pierrette Moucan, Edmée Lartigaud, etc…

Notre Directeur artistique eut un jour le désir de monter « La Samaritaine », d’Edmond Rostand. Quelles raisons l’incitaient à faire ressurgir ce grand mélo ?

Pierre Héral était comédien de formation, il avait vécu les dernières années de l’Odéon des années 30, où de grandes voix faisaient sonner de non moins grands textes, souvent mélo-dramatiques. En avait-il gardé quelque nostalgie ?

La Samaritaine , un drame en vers , en trois tableaux avait été créé le 14 avril 1897 au Théâtre de la Renaissance à Paris. La pièce évoque cette pécheresse qui, près du Christ qui ne reçoit qu’insultes, se laisse convaincre par la promesse de l’eau qui désaltère, et se convertit.

Le drame est tiré d’une des plus belles pages de l’Evangile mais, peu inspiré, Rostand en a fait la plus mauvaise de ses pièces, privée de vie et de poésie.

Pour affronter pareil texte seule une interprète au souffle aussi puissant que ces alexandrins pouvait vaincre la difficulté. Madeleine Duret avait été l’une des tragédiennes de cet Odéon cher au souvenir de Pierre Héral. Elle fut une Samaritaine à l’éloquence grandiose ! La nombreuse figuration d’apôtres, de disciples, de centurions se composait en grande partie de jeunes comédiens convaincus par leurs professeurs que l’alexandrin avait douze pieds. Douze, douze, douze, leur répétaient inlassablement leurs maîtres. Or, tout à coup, par la voix immense de Madeleine Duret, ils découvraient qu’un alexandrin cela peut être long, très long, au point d’avoir treize ou quatorze pieds leur semblait-il, tant la comédienne prolongeait allitérations, doublement de consonnes, rimes féminines à l’infini.

Or, il faisait très chaud dans ce studio au mois de mars 1959 à Alger. Nous étions tous revêtus d’immenses robes de bure et encapuchonnés – Et ça pique la bure !

Par sécurité les cameramen et autres personnels de plateau avaient eux aussi revêtu la bure, afin d’éviter que par quelque malheureuse erreur de plan ils n’encadrent leur petit camarade d’en face – Erreur qui eut été bien excusable sur ce plateau surchauffé où d’énormes projecteurs étaient branchés depuis huit heures du matin quand l’émission débuta à 20 heures, en direct !

Quel réalisateur aurait l’audace ou la folie, de nos jours, de réaliser pareil monument, d’une durée de trois heures, à quatre caméras et en direct !

C’est Paul-Robin Benhaïoun, jeune réalisateur qui a réalisé ce tour de force, resté l’un des grands moments de la Télévision française en Algérie.

Marie-Josèphe Dubergey, scripte, assistante, puis réalisatrice durant cette période a conservé elle aussi un souvenir assez drolatique de la réalisation de l’une des dramatiques à laquelle elle a participé : « Une seule fois notre Directeur artistique eût un choix surprenant qui nous laissa tous échevelés, hagards et sur les genoux. Il avait décidé, en avril 1960, de monter un texte lyrique d’Edmond Haraucourt, écrivain poète déjà oublié au début des années 60 :

« La Passion », qui n’a jamais été reprise, mais lue à la Comédie Française et réputée injouable. Ce fut un jeune réalisateur de 25 ans Jacques Ordines qui accepta héroïquement de la mettre en images. J’étais devenue assistante et j’ai été embarquée dans la galère.

Tous les plateaux étaient occupés par les décors dans lesquels se situaient les différents tableaux des derniers jours de la vie du Christ. Pour le « direct » les caméras et les cameramen étaient camouflés avec de la toile de jute et de grandes tuniques évangéliques. Il avait tout de même fallu tourner en 16mm le Chemin de Croix et la Crucifixion en décors naturels dans les environs d’Alger. Le Christ était joué par Dominique Paturel. Il avait tenu à porter pour deux plans la vraie Croix  parce que, selon lui, la fausse, en contreplaqué faisait bidon. Le madrier avait pesé sur la couronne d’épines faisant perler du vrai sang et il nous avait dit :

« Là, les enfants, je crois que c’est bon ! » Vu des coulisses c’était géant ! »

Autre étonnant souvenir de Marie-Josèphe Dubergey :

« Georges Drouet, talentueux Directeur de la télévision d’Alger me demande d’adapter pour une série qu’il a lancée – « Le filet », un spectacle du nouveau Directeur des Théâtres algériens – Ould Abderrahmane Kaki. Je tourne et commence le montage quand le Président Ben Bella fait investir l’immeuble du Boulevard Bru par l’A.L.N (Armée de libération nationale).

Je suis cependant autorisée à terminer le montage et le mixage en septembre 1962. Et la Télé algérienne garde le film.

Dix ans plus tard j’apprends par Georges Drouet que « Le filet » a obtenu un prix lors d’un festival maghrébin. Il s’agissait d’un spectacle de mime, accompagné seulement par le son des derboukas, qui racontait la misère des pêcheurs de Mostaganem. Film qui pouvait être compris dans le monde entier. »

Marie-Josèphe Dubergey évoque l’expérience unique que furent ces quatre années à Alger, pour tous les participants – « par la qualité des installations, mais également par la co-existence exceptionnelle des personnels techniques et artistiques aussi bien musulmans que pieds-noirs ou métropolitains.

Un caméraman vedette de 19 ans, par exemple – Rachid Merabtine réalise un tour de force un soir de 1958, à l’occasion de la diffusion en direct de « L’affaire des poisons », une mise en scène prévue à deux caméras : une des deux caméras tombe en panne, et Merabtine sauve la situation avec sa seule caméra en improvisant des travellings étourdissants, qui déchainent l’enthousiasme du plateau et du réalisateur Jacques Manlay en fin d’émission.

Belle collaboration encore entre les deux communautés :

Un jeune kabyle, Ali Djenaoui, seul diplômé de l’IDHEC, réalisant de façon très élégante le Polyeucte de Corneille. »

Marie-Josèphe Dubergey a eu la chance de pouvoir ramener en France deux films réalisés par elle, témoins uniques de cette production si riche des années 1958-62 :

« Le jardin des grimaces » – nouvelle adaptée d’un texte qu’elle avait écrit – Durée 22 minutes

Réalisé en 1960.

« Quatre vérités sur une figue de Barbarie » – portrait de et avec Sauveur Galliéro – Durée 48’

Réalisé en 1960.

Les souvenirs évoqués ici ne sauraient être exhaustifs. Près de cinquante ans ont passé. Des visages, des situations, des moments drôles ou émouvants demeurent, d’autres s’estompent avec le temps. Pardon à tous ceux qui ne figurent pas dans ces lignes – Peut-être se retrouveront-ils dans quelque photo qui fera surgir un instant fort de leur vie dans cet Alger, qu’il allait falloir quitter…

Ces photos ont toutes été prises par Guy Rochette qui a couvert l’ensemble de cette période et a donné son accord pour leur publication. Une  trace s’imprime ainsi  de ce qui restera, pour nous qui y avons participé, la plus belle aventure.

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2 Commentaires Commenter.

  1. le 19 décembre, 2016 à 15:34 jean-louis PRAX écrit:

    je suis le fils de Pierre Plessis et de Evelyne Prax.

    je devais avoir 7 ou 8 ans et j’etais avec les enfants sur le plateau de
    la samaritaine, c’est un moment qui es gravé dans ma vie

  2. le 12 janvier, 2017 à 15:46 André écrit:

    Je ne pensais pas avoir la surprise d’entendre, un jour, évoquer la réalisation de la Samaritaine à Alger, il y a plus de cinquante ans ! Je vous dois le plaisir de retrouver bien des souvenirs de cette époque, en particulier celui d’avoir joué plusieurs fois auprès de vos parents tant soit en Radio qu’en Télévision. Pierre Plessis était ce que l’on appelle un grand premier rôle : une prestance physique, une voix, un instinct du texte. La réalisation de la Samaritaine fut, à l’époque une pure folie : une pièce de trois heures, en vers, et en direct ! Je me souviens en effet des quelques enfants, sous une chaleur accablante, vêtus de bure entourant les pas du Christ (Dominique Paturel excellent). Merci d’avoir ranimé ces images et ces usages. A. Limoges

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