FIGURES ALGEROISES : PIERRE PORTELLI – DIRECTEUR DE L’OPERA D’ALGER DE 1947 A 1962

Opéra d’Alger
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L’Opéra d’Alger s’honore d’avoir eu seize saisons durant, de 1947 à 1962, un directeur qui pour être pâtissier rue Bab-Azoun, n’en était pas moins un amateur passionné d’Opéra.

Et quelle meilleure façon de se ménager de grandes joies lyriques que de prendre soi-même la direction d’un Opéra ?

Ce que fit notre homme, qui à l’exemple de Ragueneau, son confrère de Cyrano de Bergerac, ne voulut pas jouir de son plaisir en solitaire depuis une loge d’avant scène, mais nous le faire partager.

Le public algérois, à l’esprit critique affirmé, vit d’un œil circonspect cette prise de fonction par un homme qui semblait, par son magasin de la rue Bab-Azoun, plus habile à réussir une crème pâtissière qu’à monter une grande saison lyrique.

Pour avoir apprécié les saveurs de cette pâtisserie nous ignorions tout du rapport de son Chef au Bel Canto.

Les spectateurs algérois, comme tous les publics méditerranéens étaient aussi enclins à l’enthousiasme qu’à la bronca, les réserves de tomates ne lui faisant pas peur, il l’a montré en une circonstance dramatique par la suite.

Par précaution nous préférions être critiques à priori, avant même que de voire !

Et nous avons vu.

Pierre Portelli fut un vrai Directeur d’Opéra, et la vie artistique de la capitale de la fin de la dernière guerre jusqu’à 1962 reste indéfectiblement liée à cet homme dont nous nous sommes un peu moqué quelquefois, mais auquel nous devons tous le souvenir de magnifiques saisons lyriques.

A titre d’exemple, et pour la mémoire, recomposition de la saison 1959-1960 :

- Novembre : « L’Africaine » Décembre : « Les Contes d’Hoffmann »

- Janvier-février : Cycle italien avec les interprètes de la Scala

« Traviata » – « Cavalleria Rusticana » – « Paillasse » – « Lucie de Lammermoor » – « Butterfly » –

Mars : Création de « La fiancée vendue » de Smetana – « La Favorite »

Avril : Création de « Fidélio » – « Don Juan » – « Sapho » –

Mai : « L’Aiglon »

Trois Opérettes : « Les Amants de Venise » – « Méditerranée » – « Les Trois Valses» -

Plusieurs créations de Ballets par les Etoiles et le Corps de Ballet d’Alger –

La venue d’Etoiles de l’Opéra de Paris : Lyane Daydé et Michel Renault et

Cinq Soirées de Gala avec le Ballet du Marquis de Cuevas.

Un orchestre de 48 musiciens accompagnait ces spectacles.

Peut-être est-il nécessaire de se souvenir que l’Opéra d’Alger est situé à quelques mètres dela Casbah, et de se rappeler aussi que les années 1959-1960 furent, parmi quelques autres, les plus difficiles et les plus dangereuses de la Guerre d’Algérie.

Se souvenir du rôle joué par la Casbah dans cette période pour comprendre le risque énorme qu’assumait Pierre Portelli en montant des spectacles de cette importance, rassemblant plusieurs centaines de spectateurs, en un lieu si stratégique à ce moment là.

Au cours des saisons lyriques qu’il a proposées durant ces quinze années, Pierre Portelli invita les plus grandes voix de l’époque :

Simone Couderc, Franca Duval, Renée Doria, Monique Florence, Mady Mesplé, Mado Robin, Othello Bersellini, Guy Fouché, José Janson, Raoul Jobin, José Luccioni, Pierre Nougaro, Henri Médus, Tony Poncet, etc…

« Je crois entendre encore, cachée sous les palmiers… »

Oui, je crois entendre encore interminablement ces clochettes que Mado Robin dans un souffle cristallin inouï prolonge à l’infini.

N’aurait-on dû que cette soirée-là à Pierre Portelli qu’il devrait en être remercié.

Mais il y en eut beaucoup d’autres durant ces quinze années et les souvenirs affluent.

Au fil de la mémoire …

César Vezzani après une belle carrière internationale se fixa à Alger plusieurs saisons.
Fort ténor à la voix ample, généreuse, son Samson, du Samson et Dalila de Saint-Saens, le voyait se traîner sur scène, suppliant et superbe à la fois dans le « Vois ma misère, hélas, vois ma détresse », face à une Suzanne Couderc-Dalila, ample voix et plastique impressionnante.

S’il eut le mérite de convier ces grands interprètes à Alger, particulièrement durant la période difficile des toutes dernières années de la présence française, Pierre Portelli eut aussi la sagesse de s’intéresser et de reconnaître les talents de jeunes chanteurs issus du Conservatoire et des cours de chant d’Alger, tels qu’Andrée Esposito, Irène Jaumillot ou Félix Giband.

Andrée Esposito, soprano, eut au Conservatoire d’Alger un parcours exceptionnel.

Dans sa dernière année de scolarité en 1952 un exercice d’élèves, en public, à l’Opéra, permit de faire participer toutes les classes de l’établissement dans « Mozart » une comédie lyrique, sous la baguette du Directeur du Conservatoire Gontran Dessagnes et dans une mise en scène du professeur d’art dramatique Géo Wallery.

L’on se souvient que cette œuvre fut écrite par Sacha Guitry pour son épouse Yvonne Printemps à qui il dédia la pièce par ces quelques mots :

« A celui qui n’est plus

Qui déjà n’était plus

Quand tu créas Mozart

Inoubliablement. »

Andrée Esposito eût alors à interpréter vocalement et dramatiquement le personnage de Mozart – dans la partition de Reynaldo Hahn.

Avec « grâce, fraîcheur et ingénuité » dira la très critique Yvonne Lartigaud, « d’Alger Républicain ».

Cependant qu’étaient soulignées aussi la distinction et la beauté d’une jeune comédienne :

Michèle Cortès, devenue quelques années plus tard Françoise Fabian.

A la fin de l’année 1952 Andrée Esposito obtint les premiers prix de chant, de déclamation lyrique et le Grand Prix Aletti.

Elle poursuivit aussitôt, brillamment, ses études au Conservatoire de Paris, et fut invitée par Pierre Portelli rapidement.

De même pour Irène Jaumillot, autre soprano, qui à la suite de ses classes au Conservatoire fit ses débuts à Alger dans Musette de la Vie de Bohème, durant la saison 58-59. Avant de disparaître, malheureusement, après un beau début de carrière à l’Opéra de Paris.

Félix Giband, seul de ces trois chanteurs à n’être pas passé par le Conservatoire, avait étudié le chant auprès de Madame Ridel excellent professeur algérois.

Après audition Pierre Portelli séduit par cette voix de basse au grave unique lui confia aussitôt le Méphisto de Faust, dans lequel il fit des débuts remarqués le 1er avril 1954 aux côtés du ténor André Laroze.

S’en suivront sur la scène d’Alger plusieurs emplois de basse-noble dont une intéressante composition du Basile du Barbier de Séville.

Il entreprend alors une carrière internationale : Bruxelles, Liège, Paris, Venise et revient plusieurs fois à Alger à l’invitation de Pierre Portelli.

Le Cardinal de « La Juive », l’un de ses rôles de prédilection l’impose définitivement au public algérois le 15 décembre 1957 face au puissant ténor Franz de Guise.

Il apparaît sur la scène d’Alger près d’un autre enfant d’Algérie – René Bianco, né à Constantine dont la carrière internationale avait déjà révélé ce baryton au registre exceptionnel.

Soirée mémorable que le Rigoletto de cette saison-là :

Mado Robin, sublime Gilda pleurant dans les bras d’un Rigoletto-Bianco, désespéré, cependant qu’apparaît le spadassin Sparafucile-Giband, prêt au crime vengeur.

Plus qu’une grande soirée, ce fut un triomphe !

Un souvenir personnel me ramène à une représentation de Faust à laquelle j’avais convié ma jolie compagne, qui deviendrait mon épouse plus tard, dans l’intention de l’initier aux joies de l’art lyrique. Et j’avais choisi Faust qui me semblait un début assez peu rébarbatif, afin de ne pas effrayer celle que j’espérais séduire.

Félix Giband revêtait une nouvelle fois ce soir-là la cape de Méphisto, sa superbe voix grave, sa souplesse impressionnèrent ma compagne dans le bond qu’il fit pour se hisser sur une table malgré un embonpoint naissant. Son « Veau d’or qui est toujours debout » souleva l’enthousiasme et enleva des applaudissements nourris.

Chacun sait que le ténor tient le premier rôle dans l’opéra de Gounod. On le suppose beau et séduisant après son pacte avec le diable, afin de conquérir Marguerite. Las ! Notre ténor ce jour-là était énorme, il semblait épuisé par avance à l’idée d’accomplir pareil défi, et la voix ne passait pas. Sa fatigue le clouait littéralement à la chaise sur laquelle il était affaissé, ne faisant que de rares efforts pour rejoindre une Marguerite qui se devait de paraître conquise et de se trouver « belle en regardant son miroir ».

J’affirme qu’elle fût courageuse dans cette adversité….sinon convaincue.

Mais le plus difficile restait pour moi à venir, à l’issue de cet étrange spectacle – raccompagner celle que j’avais voulu initier aux joies de l’art lyrique, en lui expliquant tout au long de la rue d’Isly, qu’il ne s’agissait là que d’un mauvais avatar, rarissime insistai-je, de ce bel art du chant. La jeune personne, fort bien élevée cependant, s’obstinait toujours. Après la rue d’Isly, la rue Michelet où je devais la déposer, me laissait encore une maigre chance de faire d’elle une passionnée du Bel Canto. En vain.

Bien des années furent nécessaires pour effacer cette défaillance d’un soir dans la mémoire de celle qui avait été la jeune néophyte de l’Opéra d’Alger.

Il ne fallut pas moins pour cela que l’illustre Elisabeth Schwarzkopf un soir dans le bel écrin de la salle 18ème de l’Opéra de Bordeaux.

M’évadant une seconde entre deux lieds de « la Maréchale » mon esprit tout à coup fit un bond vers un autre opéra moins illustre certes que celui dans lequel je me trouvais ce soir là, et qui cependant avait enchanté ma jeunesse.

La programmation d’une saison de Pierre Portelli à Alger, avec les grandes voix européennes de l’époque, n’était-elle pas aussi riche que celle des grandes scènes de la Métropole dans le même temps : Bordeaux ou Lyon par exemple ?

« Je crois entendre, encore… »

Publié dans : Figures algéroises : Pierre Portelli |le 12 février, 2010 |4 Commentaires »

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4 Commentaires Commenter.

  1. le 11 novembre, 2014 à 11:14 PUCCINELLI écrit:

    Merci, pour cette évocation qui ravive tant d’émotions lyriques dans cet opéra majestueux à mes regards d’enfant jusqu’à ma vie d’homme, car ma fiancée devenue mon épouse m’accompagnait à ces spectacles extraordinaires. Oui, les galas italiens où il fallait se levait aux aurores pour obtenir des places, mais aussi tant d’oeuvres françaises avec nos artistes exceptionnels (Bianco, Medus, Esposito, et tant d’autres. ). J’assistais à cette fameuse JUIVE avec un De Guyse vieillissant mais encore exceptionnel. »Oui, je crois encore entendre… » En 2010, je suis retourné à Alger et je n’ai pu m’empêcher d’entrer dans ce qui avait été pour moi un temple de l’opéra, hélas ! quelle désolation.

  2. le 11 novembre, 2014 à 17:52 André écrit:

    Très touché par votre témoignage émouvant – et par l’évocation de ces si beaux moments que nous avons partagés – Il est navrant que parmi tous les livres écrits sur l’Alger de ces années-là, très peu d’entre eux disent l’excellence de la programmation… de Pierre Portelli. Cordialement
    A.L

  3. le 2 novembre, 2017 à 14:25 albert bensoussan écrit:

    Bravo pour ce retour de mémoire qui doit en toucher plus d’un. Pour ma part j’ai vécu au sein, plus ou moins, de l’Opéra d’Alger. Pierre Portelli venait travailler tous les jours chez nous, 18 rue Danton, où vivait Edmée Mignot (qui fut divette sous le nom d’Edmée Angèle); promue par lui directrice adjoint. Je fus aussi figurant pendant deux ans. Et dans plusieurs de mes ouvrages l’opéra d’Alger tient une grande place, notamment dans « Une poignée de dattes » (éditions Maurice Nadeau). Je me rappelle parfaitement toutes ces grandes voix citées; et je suis sûr que la Callas chanta à Alger « La Tosca » sous le nom de Maria Meneghini (Robert Castel me l’a confirmé :j’en parle dans ma biographie de « Verdi » (Folio-Gallimard). L’Opéra de Portelli est une des plus belles images qui nous reste d’Alger.

  4. le 7 novembre, 2017 à 15:16 André Limoges écrit:

    Heureuse surprise d’avoir de vos nouvelles après si longtemps. L’évocation de ce cher Portelli – Ponchielli, “s’enfermant deux heures durant avec Madame Angèle”…” m’engage à relire Frimaldjézar, pour me retrouver tout à coup bissant moi aussi l’air des clochettes.
    Je ne saurais contredire Robert Castel, et vous moins encore, pourtant fidèle de cet opéra, si cher à notre mémoire, je n’ai aucun souvenir d’une venue de Maria Menegheni. Mais puisque l’on ne prête qu’aux riches… A vous cordialement A. Limoges

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