FIGURES ALGEROISES : ALEC BARTHUS

Si il y eut une figure qui marqua durablement la vie artistique en Algérie des années 1930 à 1962 ce fut bien celle de cet étonnant personnage picaresque et boulimique d’Alec Barthus.

Né le 21 avril I898 dans une famille de comédiens Alexandre Baudoin, notre futur Alec Barthus eut de plus le bonheur d’avoir pour marraine de théâtre la poétesse Rosemonde Gérard, épouse d’Edmond Rostand.

Son destin semblait dès lors inéluctable :

La poésie, le théâtre, l’art de dire seraient ses passions – Et je l’atteste pour l’avoir entendu souvent : il fut un incomparable diseur.

Dès les années 1920 à Paris le tout nouveau théâtre radiophonique l’attire, il y excelle par sa voix chaude et ronde.

Pensionnaire un temps, du Théâtre de l’Odéon, il joue aussi dans quelques films aux côtés de comédiens de l’époque comme Pierre Fresnay et Antoine Balpêtré.

Cependant la grande passion de sa vie sera l’Algérie. Il y exercera ses talents pendant une trentaine d’années dans tous les métiers du spectacle :

Comédien, metteur en scène, producteur, tourneur, impresario, à l’occasion auteur !

Dès son arrivée en Algérie en 1934, fort de son expérience à Radio Paris, il se dirige vers le studio de la Radio d’Alger, situé à cette époque rue Berthezène, sous le bâtiment du Gouvernement Général. Il n’y a pas encore de troupe d’acteurs constituée, mais quelques comédiens qu’il emploie ponctuellement, et à partir desquels se crée une solide équipe d’acteurs qu’il dynamise par son autorité et sa culture.

Quelques noms parmi les premiers interprètes des années 1930 :

Roger Picquart à la voix sépulcrale, Laure Senty jolie « jeune première » dont la délicatesse passe bien au micro, Paule Dalny, « emploi de composition » venue des variétés, Jacques Toulza, « grand premier rôle », qui dirigera à son tour la troupe Radio de Toulouse quelques années plus tard.

Avec eux et quelques autres il installe progressivement l’art de la mise en ondes radiophonique, avec ses effets sonores de bruitage, d’effets de lointain, etc…

Les classiques, auxquels il est attaché par nature, alternent avec les auteurs des années 1930 – 1950 : Jean Sarment, Paul Nivoix, Marcel Achard, etc… que le public algérois, privé encore des scènes parisiennes, découvre ainsi par la Radio.

Il accueille aussi au micro des auteurs algérois comme Alfred Klepping, dont « La Grande Fresque », pièce en deux actes en vers est donnée en l’honneur du cent cinquantenaire de la Révolution française, le 22 juin 1939. Il y interprète le rôle de Robespierre.

Cette activité ne saurait suffire à un personnage aussi multiple, actif, bouillonnant qu’Alec Barthus.

La scène, les planches, la mise en scène, le contact direct avec le public l’intéressent tout autant que l’ambiance feutrée du studio radio. Il crée le « Théâtre de France en pays d’Outre-Mer » et entreprend des tournées en Algérie avec les comédiens de la troupe radiophonique.

Au début des années 40 la responsabilité de la troupe Radio échappe à Alec Barthus, qui oriente son activité vers le spectacle public, étant à la fois acteur, metteur en scène et tourneur des productions qu’il promène en Algérie jusque dans les dernières années de la présence française.

Mais plus encore que par la Radio et le Théâtre le public algérois le découvrira Salle Bordes qui fut son lieu de spectacle favori.

Vaste salle à l’acoustique un peu incertaine, située sous le bâtiment du Gouvernement Général, et mitoyenne de la Radio de la rue Berthezène, où il fit ses débuts à Alger.

Il y organise tout d’abord « Le petit théâtre du Jeudi », mi-éducatif, mi-distractif » composé d’extraits de pièces classiques et modernes et d’œuvres musicales et lyriques faciles d’accès – qui auront un franc succès auprès de la Jeunesse.

La Loterie Algérienne désireuse de renouveler le cérémonial austère de ses tirages souhaite l’enrichir d’un spectacle de variétés dont Alec Barthus aura la responsabilité entière, dans un premier temps, jusqu’à ce qu’il la partage, bien involontairement, en alternance, avec Robert Salis, venu lui aussi de la Radio où il présente l’émission du coin des curieux – Robert Salis issu comme Barthus d’une famille du spectacle, puisque fils de Rodolphe Salis, créateur du premier cabaret de Paris en 1881 « Le Chat Noir » immortalisé par l’emblématique affiche du dessinateur Steinlen.

Salis et Barthus sont aussi différents l’un de l’autre que possible :

Salis homme d’un humour discret, voix posée, costume impeccable et cravate de bon goût.

Barthus, physique rond, visage réjoui, œil malicieux, peu soucieux des apparences, voix d’airain.

Un détail les différenciera encore : ne se considérant pas comme imprésario Barthus convient avec les artistes d’un cachet qu’il leur verse intégralement à l’issue du spectacle.

Robert Salis, plus économe de ses deniers, se réserve un petit 10% sur chaque cachet…

Nous l’appelions bien sûr entre nous Monsieur 10% !

Alec Barthus compose ses après-midi de la Loterie Algérienne d’une première partie de type Music-Hall : artistes de variétés, magiciens, acrobates et danseurs – quelquefois même artistes d’Opéra ou Opérette glissant une touche éducative au spectacle.

La seconde partie toujours constituée d’une pièce distractive en un acte mise en scène par Barthus, où il se réservait quelquefois le plaisir de jouer, auprès d’acteurs de la Radio et de quelques comédiens nouveaux dans Alger, tels qu’Edmée Lartigaud fille de la redoutable critique théâtrale Yvonne Lartigaud du Journal Alger Républicain, ou encore Robert Castel et Lucette Sahuquet auréolés de leur tout nouveau succès dans la Famille Hernandez, une création de Geneviève Baîlac.

Plus que la pièce le moment le plus amusant était, bizarrement celui du tirage de la Loterie, qu’Alec Barthus, installé sur le côté droit de la scène présentait au micro.

Rien de moins drôle apparemment que l’annonce répétitive de « 1 million » « 5 millions » « 10 millions » devant des sphères métalliques composées de tubulures d’un acier clinquant, dans lesquels tournaient des boules argentées qui s’entrechoquaient bruyamment.

Barthus transforme l’essai ou la difficulté en quelque sorte :

Ces millions prennent progressivement dans sa voix amplifiée par les hauts parleurs une importance considérable, ils roulent, ils s’enflent, ils deviennent gigantesques ces millions et font trembler les murs de la Salle Bordes au fur et à mesure que les gains annoncés augmentent.

D’une annonce banale il fait un numéro d’acteur et déclenche les applaudissements d’un public tout acquis à sa faconde et sa jovialité. Public populaire, les places ne coûtant que 10 francs de l’époque, mais aussi public de jeunes attirés par un spectacle où l’on puisse s’amuser dans un Alger de cette époque qui n’en comptait guère.

La Loterie Algérienne ne représentait qu’une faible partie de la vie et de l’agitation permanente et créative d’Alec Barthus.

Son imagination toujours à l’affût de l’idée nouvelle et de la prise d’intérêt dans telle entreprise où il pourrait s’imposer. Les œuvres de bienfaisance étaient pour lui un créneau d’excellence.

J’ai participé sous sa direction à deux spectacles du genre :

« La fin du monde », fantaisie d’actualité en 2 tableaux… de Charles Goarem, le 7 février 1958 dans la salle du cinéma REX au bénéfice de la Ligue contre le cancer – et « Serano de la Cantère », une comédie en 5 actes d’André Dec, quelque peu démarquée de l’excellente « Parodie du Cid » d’Edmond Brua, grand ami de Barthus. « Serano de la Cantère » se voulant être une parodie de « Cyrano de Bergerac », fut joué le 7 juin 1958, salle Bordes au bénéfice des Anciens Combattants et cadres de réserve d’Algérie…

Alec Barthus ne refusait aucune proposition fut-elle modeste. Et si elle était modeste, par le génie de son imagination il savait en faire une bonne… et fructueuse affaire.

Les occasions qui ne se présentaient pas il les provoquait :

Il a créé en 1949 le premier Tour d’Algérie cycliste en 19 étapes, qui s’est poursuivi quelques années, cela tout en continuant parallèlement ses tournées, la Loterie Algérienne, les galas, les récitals de poésie….

Cet homme respirait le bon sens, l’appétit de vivre, la jouissance des belles lettres et de la bonne chère, gargantuesque et sympathique en diable. Aventurier prêt à tout jouer et tout perdre peut-être pour un nouveau défi.

Je garde de lui un souvenir chaleureux.

Publié dans : Figures algéroises : Alec Barthus |le 11 février, 2010 |Pas de Commentaires »

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