A LA VILLE DE GRENOBLE

Albert Hotel - Alger

Albert Hotel – Alger

Les années 50 avaient le bonheur de ne connaître ni le « HACHE TAG » (sic) ni Pôle Emploi, ni le portable. Il était donc relativement aisé en y mettant un peu de bonne volonté de meubler les trois longs mois de vacances scolaires d’été, par ce qui ne s’appelait pas encore un petit boulot.

Une opportunité s’est présentée « A la Ville de Grenoble ». Luxueux magasin situé à l’un des points de passage les plus intéressants de la ville commercialement : implanté sur la très haussmannienne avenue Pasteur, au rez-de-chaussée de l’Albert Hotel, à quelques pas de la Grande Poste où aboutissaient les deux artères prestigieuses : les rues d’Isly et Michelet.

Les produits haut de gamme de ce magasin réputé d’Alger allaient évidemment de pair avec une clientèle aisée, venue principalement des tout proches quartiers huppés de la ville mais quelquefois aussi bien au-delà comme on le verra…

Une devanture de boutique d’un bleu pastel, deux baies vitrées faisant angle de l’avenue Pasteur et du boulevard Laferrière laissant apparaître l’alignement rigoureux de belles pièces de linge de maison , de la plus somptueuse couverture de laine au plus élégant service de table damassé.

Dès l’abord une odeur nous saisit – le linge, le beau linge neuf a une odeur – Odeur des armoires d’autrefois lorsque les ouvrant à deux battants nous découvrions l’empilement des draps de popeline de métis ou de fil ajourés pour certains ou brodés aux larges initiales de nos grands-mères.

Le blanc domine sur les étagères de ce magasin tout en longueur sous l’œil vif de Monsieur Barthélémy, propriétaire de l’enseigne « A la Ville de Grenoble » semble-t-il de toute éternité, tant il s’y identifie. Il voit tout, il sait tout, les prix, les origines, les places dans les rayonnages, les différentes dimensions des produits de chaque marque, le stock restant etc…

Monsieur Barthélémy a une marotte : les étiquettes – Il les adore les étiquettes, minuscules, et comme de petites pattes de mouche il en remplit des centaines, à la plume sergent major bien sûr. Et les communique aussitôt aux deux calicots qui paraissent aussi être nés avec la boutique. La valse des étiquettes commence et ne s’arrêtera jamais, car la moindre fluctuation des cours du linge de maison, le plus minuscule mouvement boursier touchant une grande marque de Cholet ou des Vosges permet à Monsieur Barthélémy de se livrer aussitôt à sa passion : il change les étiquettes.

J’accède à ce monde si particulier un jour de juillet 1950 et j’y prends aussitôt un plaisir extrême. Je découvre chaque jour quelque différence au toucher entre une toile de métis ou de coton, je distingue avec sûreté un point de piquage capiton, d’un point de piqure boutis.

Je m’initie à ce subtil mouvement consistant à déployer une nappe douze couverts ou un drap de 140 sur le long comptoir en bois patiné par d’innombrables démonstrations. La façon très particulière de poser le produit, dans un bruit un peu sourd, puis de le faire glisser pli par pli jusqu’à l’extrémité du plateau afin d’en faire admirer la qualité exceptionnelle à une clientèle difficile, suppose des mouvements précis : un drap mal déplié risque de glisser au-delà du comptoir, l’effet serait raté. Cela relève d’une certaine mise en scène dont tous les vendeurs de tissus sont assez fiers.

Les deux calicots me confient des tâches de rangement puis progressivement de petites ventes, d’un œil ironique : « Que vient faire ce petit jeune dans un monde aussi difficile que le leur ! »

Un évènement change leur regard et attire celui de Monsieur Barthélémy à qui rien n’échappe entre deux étiquettes.

La porte du magasin s’ouvre à deux battants et dans un mouvement énergique entre, solennel, un dignitaire algérien de haute taille, très beau, drapé d’un ample burnous blanc rabattu sur les épaules, gilet rouge sur sarouel bouffant très large, tombant sur de superbes bottes d’un rouge rutilant.

L’effet est saisissant, le temps suspendu – Personne n’ose bouger – Mais le hasard me fait trouver à cet instant face à l’entrée.

L‘homme s’adresse aussitôt à moi avec autorité et sans vraiment me regarder il désigne une pile de serviettes de toilette, et précise aussitôt : « une douzaine » – Puis les taies d’oreiller « une douzaine », puis…

Je sens le personnel sortir doucement de son étonnement, et se ressaisir. Monsieur Barthélémy s’est levé, plume à la main, il observe. Les deux calicots, dans un mouvement de reptile qu’ils croient invisible m’entourent et m’isolent progressivement – La vente m’échappe – et les douzaines de drap de Cholet, de traversins de fil et de couvertures de laine continuent de s’aligner sur le comptoir, avec toujours le même mouvement du bras indiquant le choix désiré, sans autre commentaire.

Ce fut un beau moment, très théâtral – Un beau moment de commerce aussi, pour les deux calicots intéressés à la vente par un pourcentage, et pour Monsieur Barthélémy ravi à ce point d’une aussi belle journée qu’il me propose le soir même une augmentation pour avoir su être réactif face à cette entrée spectaculaire. Il m’encouragea par la suite à rejoindre définitivement l’équipe de « A la Ville de Grenoble ». Je n’ai pas su accepter. En écrivant ces quelques lignes, là, si longtemps après les étiquettes de Monsieur Barthélémy valsent toujours dans mon souvenir.

Publié dans : Enseignes algéroises |le 11 février, 2010 |Pas de Commentaires »

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