JACQUES BEDOS, OU LE PASSEUR

ALGER 1950 – 1961

La décennie 50-60 fut une période faste pour la Télévision et la Radio en Algérie. Malgré la guerre, ou peut-être en raison de cette guerre ?

Construction de l’imposant bâtiment de la Télévision au Boulevard Bru en 1956-57 – Et production immédiate, chaque semaine, soit d’une dramatique, d’un opéra ou une opérette, ou encore d’une dramatique en arabe.

Les moyens importants que le gouvernement consacre à la Télévision, la Radio en profitera également. Commande et réalisation de feuilletons radiophoniques, engagement de comédiens parisiens en saison, renforçant la troupe régionale, participation exceptionnelle de grands noms de la scène et de l’écran : Ginette Leclerc, Claude Nollier, Annie Ducaux, Jean Davy, Valentine Tessier, Jean Marchat, etc…

La Radio disposait déjà d’un auditoire conséquent du fait de l’absence de tout autre média avant 1957.

Jacques Bedos prend la direction du Service des Variétés de Radio-Alger, où il succède à Jacques Canetti en 1950, dans ce contexte favorable.

Qui est ce tourbillonnant personnage, ce Bedos qu’Alger découvre très vite, connait et reconnait au point de l’interpeller dans la rue par le titre d’une de ses émissions :

-          « Eh, dis donc, comment ça va « 6, 4,2 ? »

Jacques Bedos est né à Montmartre en 1918 ce que les algérois ne voudront jamais croire tant il s’est identifié à leur ville. Très jeune il suit ses parents à Alger. Après ses études et son service militaire (au 9e Zouave le plus emblématique des régiments d’Algérie !) il a un premier contact avec la Radio à Paris au service des troupes alliées, à la Libération.

Retour à Alger où il propose une série d’émissions dont les titres indiquent déjà l’esprit qu’il souhaite insuffler : « Les pieds au mur » – « Entrez sans frapper » – « Histoire de chanter » – « Saint Gléville » (Cinglé ville !)

A sa nomination à Radio Alger, Jacques Bedos trouve un Service des Variétés où la plupart des émissions sont enregistrées, et souvent composées de disques lancés par un présentateur. Le contact avec le public est quasi inexistant.

Bedos est un impatient, un impulsif, un homme de mouvement et de rencontres : la Radio « en boîte » cela ne saurait lui convenir. Il veut une radio qui bouge, dynamique comme lui qui bouge tout le temps, et court vers une nouvelle idée, cependant que celle qu’il venait d’avoir est déjà sur orbite.

Cette Radio il la veut « en extérieur » : on ne l’écoutera plus que sur les ondes, elle se fera en public et se donnera à voir et à entendre, souvent en direct.

Un public jeune, qu’elle n’avait pas gagné jusque-là, envahit les salles où il retrouve les vedettes de son époque, les musiques de son temps, une liberté de ton, un humour, une fantaisie, le plaisir du jeu, que Bedos imprime à tous ses spectacles.

Si les Algérois se souviennent particulièrement de « 6, 4, 2 » est-ce parce que Bedos présentait lui-même l’émission ?

A le découvrir, sur le vaste plateau de la Salle Pierre Bordes où se déroule le spectacle le mardi, animer les jeux, recevoir les auditeurs-spectateurs, lancer les musiciens, accueillir les vedettes invitées, sans aucune préparation apparente, sans fiches cartonnées, le tout avec la virtuosité et la rapidité de l’impatient qu’est Bedos, le public, séduit, accroche immédiatement.

« 6, 4, 2 », (6 rubriques, 4 sujets, 2 présentateurs) devient la production fétiche de la station, dont la réussite attire plus de 40 vedettes en quelques années de Jacques Brel à Raymond Devos, Dario Moreno, Georges Moustaki, Catherine Sauvage etc…

Plus que des musiciens, Martial Ayela au piano, Michel Gésina à la guitare, Henri Riera à la batterie, sont ses complices : ils le devinent, l’accompagnent, le rattrapent, et s’amusent autant que lui, car Bedos s’amuse, toujours.

Animant un spectacle, s’improvisant tout à coup comédien interprétant Trissotin des « Femmes savantes » avec la troupe dramatique – Revêtant un uniforme de Zouave (qui a dû lui rappeler quelque souvenir de jeunesse), sur cette même Salle Bordes un jour de 1967 où j’étais à ses côtés dans le même équipement !

Autre émission lancée par lui appelée à connaître un énorme succès populaire : « Le Petit Music-Hall du dimanche » présenté par Jack Redson et Jacqueline Dory depuis le cinéma « Le Paris » rue Tancrède, à Alger. Bourvil, Georgette Plana, Les Trois Baudets (Pierre-Jean Vaillard, Christian Vebel, Georges Bernadet) et de nombreuses vedettes nationales du Music–Hall s’y produisent régulièrement. Et toujours l’orchestre de Martial Ayela !

Jacques Bedos intervient dans le spectacle sous le nom du clown « Good bibine » qui commente l’actualité à l’envers !  Exercice qui déclenche les rires d’une salle gagnée d’avance.

Ecrivant les sketchs de « Double Tchache et Siflaous » dans lesquels il campe deux inspecteurs de police dont l’un bégaie et l’autre a un fort accent pied-noir il jubile encore !

Ce personnage de bègue il le reprendra quelques années plus tard dans « La Purée de nous z’ôtres » qui évoque l’arrivée d’un couple de « pieds-noirs » dans la capitale. Pièce écrite en collaboration avec Robert Castel et Lucette Sahuquet, créée le 23 janvier 1963 au Théâtre des 3 Baudets, à Paris.

« La purée de nous z’ôtres » dont Pierre Marcabru dira : « Une réunion de famille entre exilés comme si tous les habitants d’un quartier dévasté se réunissaient un soir pour parler de leur rue, de leur enfance, et de bonnes blagues. Et cela sans méchanceté sans aigreur sans insolence avec une sorte de bonne humeur irréductible, mais cependant au bord des larmes ».

Le lancement de la Télévision en Algérie – en 1957 – permet à Jacques Bedos d’offrir des spectacles visibles par tous, et non plus réservés au seul public algérois :

-          La palette aux chansons – émission hebdomadaire –

-          Et maintenant que le spectacle commence !

Il adapte pour le petit écran « Les amours de Cagayous » Gavroche nord-africain, au parler, mélange cocasse des différents dialectes populaires des communautés d’Algérie, d’après Musette (Auguste Robinet -1862-1930).

Ce langage populaire que Musette fut un des premiers à capter, avant Edmond Brua – La Parodie du Cid – 1941 – et La Famille Hernandez – 1957, Bedos le fixe dans une série de disques Decca, au titre évocateur : « Sabir et pataouette ».

Photographies de ce parler disparu qui porte le témoignage d’une époque heureuse, dont ces disques préservent désormais la trace :

« Le Marché de Bab el Oued », « Andar et venir », « La Gargotte », « Baroufa », « L’écumoire », « Tac à Tac fantaisie », « La communion du p’tit », « Fartas chez le docteur », « Brochette Party »…

Ces sketchs ont eu pour interprêtes : Jacques Bedos, Anne-Marie Ecrohart, Pierre Héral, Paul Trinchant, Lucette Sahuquet, Robert Castel, Pierre Comte, Albert Dagnant….

Ces disques demeurent désormais la seule trace d’une langue qui portait avec elle dans ses sonorités une lumière et un bonheur de vivre à jamais disparus.

Jacques Bedos : « Je suis très vite devenu un « pied-noir », un vrai, et ça, c’est ancré à moi, à jamais. L’Algérie j’ai voulu la retrouver à travers Camus – Avec Reggiani disant le texte que nous avons enregistré chez « Polydor ». Pendant les prises de son j’étais de nouveau à Belcourt, aux Bains sportifs… » (lien vers la source)

Jacques Bedos quitte Alger en 1961 pour prendre la direction artistique du Service des Variétés de Decca-RCA (1961-1965) Polydor (1965-1975) AZ. Et « La Guimbarde » en tant que producteur indépendant.

Jacques Bedos : « J’avais un goût, mais populaire, avec un pied sur la rive gauche et l’autre sur la rive droite. J’ai commencé par Alain Barrière, puis j’ai enchaîné par Serge Reggiani, Moustaki, Maxime Le Forestier, Dick Annegarn, Isabelle Mayereau, etc… Je me suis toujours dit que si ça me plaisait ça plairait aux autres – même si, comme m’a dit un jour Béart, je ne produis que des chansons « à écouter tout seul ». (lien vers la source)

Lors de notre rencontre un jour de septembre 2016 à Paris, Jacques Bedos évoque avec émotion une réunion amicale d’anciens de « là-bas », en Avignon, il y a quelque temps déjà. Le découvrant tout à coup, ils l’applaudissent interminablement : « 6, 4, 2 » « 6, 4, 2 »…

Jacques, tu regardes la Télé ?

Toujours !

Quelles émissions ?

Les Variétés !

Cette évocation de Jacques Bedos est parue dans « Les Cahiers d’Histoire de la Radiodiffusion » du mois de février 2017.

Publié dans : Figures algéroises : Jacques Bedos |le 10 février, 2010 |Pas de Commentaires »

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